L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Marin #5

Avr
18

Le bastion des pirates a fière allure. Sur le pont s’activent les marins d’eau salée, les hirsutes forbans. Ici c’est la zone d’autonomie temporaire : jusqu’au cachot ou la corde. Ici c’est mieux que n’importe où ailleurs. Ceux qui n’ont jamais vu le paradis rêvent du purgatoire.

Le capitaine est un homme massif drapé dans un lourd manteau élimé par le sel. Sa barbe rousse est tressée à ses cheveux, coquetterie anachronique. Son second est aussi nerveux qu’il est placide, le cliquetis des os du nain ponctue le grondement sourd des narines du colosse.

Marin #4

Avr
14

Une gueule immense bordée de sabres fend l’abîme. Le corps du noyé n’a pas le temps de toucher le sol que son sang se répand taches écarlates. Il est déjà mort, ses nerfs éteints ne transmettront pas la douleur. Il est déjà mort, pourtant ses yeux vitreux s’écarquillent alors que la bête le déchiquette, lambeau par lambeau.

Marin #3

Avr
10

Carnet de voyage : jour 2
J’ai fait des cauchemars la nuit dernière. Marin dit que c’est le scorbut. N’importe quoi. Il a un humour vraiment bizarre, il me rappelle mon père.
Ce matin on a vu passer quelques tortues. Pour l’instant, le mal de mer est supportable.
Melville alterne entre l’hyperactivité et la nausée. Il tourne en rond comme un fauve dans une cage. Il écoute les histoires de marin de Marin. Il regarde les mains calleuses autour de la corde raide, les muscles saillants, les gestes précis. Mon écrivain se sent un peu moussaillon auprès du capitaine, je crois. J’essaye de donner un coup de main, mais pour l’instant je ne suis pas bien douée.

Carnet de voyage : jour 3
La mer est calme. J’écoute le bruit des vagues, mon corps apprend à vivre le ballottement.
Hier soir, j’ai fini par vomir, il était temps, j’en avais marre de rien foutre à cause de la peur de dégobiller. Marin dit que dans quelques jours, on sera à Port-Saïd pour emprunter le canal de Suez. Melville lit beaucoup, et le soir, il nous raconte ses lectures. Moi j’écris et je chante. Peut-être que c’est mon artisanat à moi, le chant. Marin m’appelle la sirène.

Carnet de voyage : jour 6
Nous avons pénétré le canal et entamons la longue descente. Je commence à me sentir moins mal. Je regarde Melville et Marin. La capitaine apprend à mon amoureux des rudiments d’arabe et de navigation. À Port-Saïd, Melville est allé échanger les bouquins qu’il avait finis contre des recueils de poésie soufis. Il déclame des mots d’amour comme un gamin, en me regardant avec des yeux brillants. Sa lèvre est tremblante et son ton appliqué quand il récite en caressant mon corps nu dans la cabine.
« Je veux te les dire avec les accents gutturaux des sages de l’Alhambra. »
Il me donne envie de l’embrasser quand il murmure comme ça, et je le lui dis.

Carnet de voyage : jour 10
Suez, enfin. Ces quatre jours de descente du canal m’ont semblé sans fin. Il faut dire que mon corps a fini par se faire au léger roulis de la Reine de Saba. J’arrive à garder un repas entier dans le ventre, et j’ai un peu plus d’énergie pour aider les garçons. Je chante à la barre pendant que Melville manœuvre dans les voiles. Près de moi, je vois Marin qui le regarde, je vois l’éclat de ses yeux. Je dirai bien que c’est de la fierté, mais je sais qu’il y a autre chose. Il faut dire qu’il est beau mon écrivain. Le pantalon replié sur les mollets, la chemise au vent, les cheveux grisés par le sel. Il court sur le pont pieds nus jusqu’à ce que le capitaine le réprimande.
« Melville, putain, j’ai déjà répété vingt-cinq fois qu’on ne courrait pas sur le pont, merde. C’est dangereux ! Là si tu tombes ça va, mais faut prendre les bons réflexes avant la mer rouge, sinon tu va finir en décoration sous-marine. »
Je le vois, l’air penaud. Mon amour…
Je discute beaucoup avec Marin depuis que j’ai commencé à barrer. Ce mec a voyagé partout. Je sais pas trop ce qu’a été son parcours. Manifestement, il a versé dans le tourisme, l’import-export, peut-être même le trafic d’armes. Il ne parle pas trop de ça, mais en revanche il est intarissable sur les rencontres qu’il a faites. Une nonne à Venise, un pirate à la Barbade, une sorcière (encore une sorcière !) à Samarcande. Il me raconte sa rencontre avec Balkis à bord d’un navire de pêche au large de l’Égypte. Il y a tellement d’histoires, tellement d’invraisemblances. Je suis à peu près certaine que la moitié au moins de tout ça est un mensonge.

Marin #2

Avr
06

Que gronde l’orage
du fond du ciel jusqu’à l’impact
jusqu’au reflet de la foudre sur la mer d’encre
les coups de tambour les coups de fouet

La mer est calme. Lisa est allongée et livide.
La mer est calme. L’immense impasse l’espace immense.

Il est impossible d’aimer raisonnablement
je t’aime comme je vis,
aussi certainement que je vis
sans m’être mise moi-même au monde

je ne serai jamais prête
et pourtant, il faut vivre
et cette fête, cette course
est plus belle avec toi

Marin #1

Avr
02

Planche double-pages. Une grille de 4 par 4 dans chaque page.
b — Sur la gauche, occupant toute la hauteur de la page (colonne 1), Lisa et Melville, sans cadre. Elle au premier plan, lui au second. Phylactère en haut de la page.
Lisa : Et maintenant Melville, on fait quoi ?
Melville : Lisa, tu as vu le nom du bateau ?

2 — Case carrée en haut de page à droite des voyageurs, dans l’alignement de leurs regards (colonne 2, ligne 1). Gros plan sur la coque du bateau et le nom : La Reine de Saba.
Lisa : Oh.

3 — Case centrale haut page de gauche (colonne 3, ligne 1). Plan américain sur Melville.
Melville : c’est vous qui nous avez été recommandé par Balkis ?

4 — Case haut droit page de gauche (colonne 4, ligne 1). Gros plan bouche du marin en train de fumer une cigarette roulée.
Marin : Il semblerait bien.

5 — Case page gauche colonne 2 ligne 2. Plan moyen sur le pont du bateau. Phylactère depuis le hors champ.
Lisa : Et vous pouvez aller jusqu’au Japon avec un bateau comme ça ? C’est pas un peu dangereux ?

6 — Case centrale page gauche ligne 2. Gros plan main du marin. On voit la cicatrice dans sa paume.
Marin : Vous voyagez pour la sécurité, vous ?

7 — Page de gauche, case colonne 4, ligne 2. Gros plan Lisa.
Lisa : C’est bon, c’est bon, j’ai rien dit…

8 — Case rectangulaire à gauche page gauche, ligne 3 et 4. Plan moyen marin, tête hors champ.
Marin : Allez les amoureux, je vous embarque. Direction les mers du sud. Je vais vous faire découvrir les merveilles entre les frontières, dans les territoires qui n’appartiennent qu’à ceux qui les traversent.

9 — Case rectangulaire centre et droite page de gauche, ligne 3. Plan moyen sur trois poissons qui nagent juste sous la surface de l’eau.
Marin : Et puis qui sait, avec un peu de chance, on croisera peut-être des baleines.

10 — Case carrée centre page gauche ligne 4. Plan moyen de Lisa et Melville qui se regardent dans les yeux, l’air complice.
Lisa : Tu entends ça Melville, des baleines.

11 — Case carrée droite page gauche ligne 4. Gros plan sur les mains de Melville et Lisa entrelacées.

12 — Case rectangulaire sur les trois premières colonnes et les deux premières lignes page de droite. Plan large sur le bateau.
Marin : Je vous présente la reine de Saba. Elle a pas l’air comme ça, mais elle résiste à tous les orages.

13 — Case carrée page de droite, ligne 3, colonne 1. Plan moyen sur les sacs à dos posés contre une bite d’amarrage.
Melville : Et il y a la place pour nous trois là-dedans ?

14 — Case carrée page de droite, ligne 3, colonne 2. Très gros plan sur la bouche de Lisa tendue vers l’oreille de Melville, souriante et entrouverte.
Lisa : Mon amour, on se serrera.

15 — Case carrée page de droite, ligne 4, colonne 1. Plan d’ensemble, les personnages sont au premier plan, le bateau au second, et derrière passe un vol d’oiseaux.
Melville : Et il va durer combien de temps, ce voyage ?

16 — Case carrée page de droite, ligne 4 colonne 2. Gros plan pied en train d’écraser la cigarette.
Marin : Le temps qu’il faut pour voyager. Les voyages ne prennent jamais moins.

17 — Case rectangulaire page de droite, Ligne 3 et 4 colonne 3. Plan américain, Lisa serre la main du marin. De lui on ne voit que le bras, on devine le début d’un tatouage.
Lisa : C’est parfait, on embarque ! Lui c’est Melville, moi c’est Lisa. Et vous ?

18 — Colonne 4, sans bords de case, sur toute la hauteur de la page, le marin qui fait face aux voyageurs. Phylactère en bas de page.
Marin : Vous pouvez m’appeler Marin.

Dans vos mains désormais

Jan
06

Il y a un peu plus de 6 mois débutait la diffusion sur ce blog d’un projet de récit à quatre mains. Nous avions entamé l’écriture plus tôt avec Lille, comme un jeu, sans savoir trop où tout cela irait. Une sorte d’écriture exploratoire pour raconter des histoires d’amour et de voyage, d’aventure et d’introspection.

À ce jour, il y a 5 chapitres et demi de rédigés, 3 de publiés. Dans les semaines qui viennent seront publiés les différentes parties composant le chapitre 4. Autant dire qu’il y a encore de quoi voir venir. Mais quelque-chose a changé.

Lille m’a indiqué qu’il ne souhaitait pas continuer. Peut-être temporairement, probablement définitivement. C’est une question que nous avions déjà abordé. Il était clair pour nous deux que j’avais envie de poursuivre le voyage de toute façon. Nous n’avons la propriété de ces mots ni l’un ni l’autre. Où nous l’avons tous les deux. Enfin je ne sais pas très bien. Ce que je sais, c’est que Lille m’a confirmé que je pouvais poursuivre le récit comme je le souhaitais.

Je n’ai pas envie d’écrire cette histoire tout seul. J’ai déjà un projet de roman, plusieurs projets de jeux sur lesquels j’avance en autonomie, et ce qui me plaît, ici, c’est de jouer avec les mots de l’autre, de lui répondre par fiction interposée.

Il ne me paraît pourtant pas judicieux de proposer à une tierce personne de reprendre la place de “partenaire de jeu”. Ce serait un peu bizarre, cette idée d’un remplacement. Je crois que ce ne serait confortable pour personne.

Par contre, je crois qu’il est possible de changer la formule pour changer la magie. Nous étions jadis deux, soyons désormais innombrables. Le document maître de l’Art de se perdre est désormais à votre disposition. Je l’ai réglé en mode suggestion pour éviter les incohérences et pour assurer un suivi des ajouts, mais voici la proposition :

  • Vous pouvez si vous le souhaitez écrire de nouvelles parties, de nouveaux chapitres à l’histoire.
  • Une partie validée ne sera pas modifiée, si ce n’est pour corriger des erreurs d’orthographe ou de syntaxe. De façon générale, et si je dispose de l’identité de la contributrice, je vérifierai avec elle que les corrections lui conviennent.
  • Je prendrai moi aussi la liberté d’ajouter des bouts de textes à l’histoire.
  • Je m’occupe de la mise en publication. Il est possible de suggérer des morceaux de musiques, des vidéos, des images en commentaire.
  • Le récit fera douze chapitres.
  • Y seront intégrées les cartes du Tarot du voyage une fois que je les aurais fini.

Voilà, ce n’est pas plus compliqué que ça. J’espère que la proposition vous donne envie, moi j’ai hâte de vous lire et de jouer avec vous.

 

Rendez-vous sur “L’Art de se perdre – expérience publique”

Manuel

 

L’ocre et les serments #19

Déc
25

Shirdi Al Hassan regarde Lisa. Assise à la fenêtre de la bibliothèque, elle ne semble pas remarquer que sa jambe droite échappe totalement à son contrôle, patte folle traduisant sa culpabilité. Elle ne dit rien, parfois elle gémit un peu, elle se murmure des choses sans sa cachette secrète pour ne pas céder au vide. 

– Il va venir.

– J’espère. Je suis pas très douée pour les surprises, je crois.

– On apprend en tombant, Lisa.

– Je sais. J’ai peur qu’il m’en veuille.

Il se tait. Face à la peur, il se tait toujours, car il connaît la force des dragons. Il se lève, et il attrape le livre qu’il lui tend, celui qu’elle lui a demandé. Lisa l’ouvre, et feuillette case après case la dernière bande dessinée de l’imam. Le marin a les cheveux noir corbeau. Par la fenêtre, elle le voit, sur la rive du Bosphore. L’oracle est sublime. Son corps est libre, son sourire est solaire, et ses larmes ont la couleur de la terre.

– Tous les chemins sont les mêmes.

Cette voix. Elle relève la tête, et Melville se tient devant elle. Il arrive presque à cacher son soulagement de la trouver ici. Presque, mais pas totalement. Il n’était pas sûr qu’elle croit assez en elle pour comprendre. Et puis il ne voulait rien lui imposer, après tout il aurait pu se tromper. Il cache presque son soulagement de la trouver ici, mais pas suffisamment aux yeux de l’imam qui porte la main sur son cœur en croisant son regard. Son visage d’homme sage se tord théâtralement et il dit, très fort « Eh bien, on a eu chaud ! », et grâce à l’exorcisation du prêtre les angoisses de Melville et Lisa s’envolent.

Lisa serre tout contre elle son écrivain son chaman son voyageur son amoureux. Melville embrasse les lèvres de Lisa en fermant les yeux. Elle est là. Elle est là. L’amour qu’il ressent pour elle lui tord les tripes. Il est à la fois corps contre corps, cœur contre cœur, et leurs esprits qui s’étendent en galaxie tout autour. Elles restent un temps enlacées, soudées, et puis Lisa détache ses lèvres de celles de Melville, et elle dit, dans un murmure.

– Je crois… en tout cas je crois que tu crois, et je crois que j’ai envie de croire, mais peut-être que je me trompe —

– Tu es l’oracle.

– Je veux l’être.

Shirdi sourit. Les amants ont oublié sa présence, l’espace d’un instant, alors il attrape le livre, et le range dans la bibliothèque. Et tandis que sa main effleure la tranche du manuscrit, le titre qu’il attendait sereinement depuis plusieurs mois lui apparaît soudain. Empli d’une profonde gratitude envers l’univers, il attrape une plume, et griffonne sur un coin de feuille sur un coin de table : Que gronde l’orage.

Quand il relève la tête, les amants qui avaient oublié sa présence, puis dont il a oublié la présence, ont disparu. Pas d’au revoir pas la peine. Il se penche vers la fenêtre et il les voit dévaler la pente. Ils ont choisi l’incarnation. Bien sûr qu’elles ont choisi l’incarnation.

L’ocre et les serments #18

Déc
21

Melville émerge lentement du sommeil. Doucement, la machine se met en route, et alors que l’écrivain sort doucement des limbes, sa main cherche entre ses cuisses, caresse son membre déjà dressé. Le soleil est déjà assez haut dans le ciel, il le sent aux caresses de ses rayons sur ses paupières encore fermées. 

Il glapit de contentement. Dans le silence de la chambre dans laquelle ils se sont finalement réfugiés hier soir, ou ce matin, il ne sait plus vraiment, il tâtonne de sa main libre pour rencontrer la chair de Lisa, s’y glisser, s’y fondre, s’y perdre et, à sa grande surprise, il erre dans le vide. Il ouvre un œil, puis deux. Elle n’est pas là. Déçu, il se tourne vers les toilettes. La porte est ouverte. Il est seul. Totalement seul.

Au réveil, Melville est plus fragile. Le monde du dessous, des rêves, de l’invisible, se superpose avec celui des hommes, et le chaman est poreux. Le vertige monte d’un coup. Toutes les angoisses qu’il fait taire d’ordinaire lui serrent la gorge d’un coup. Puis il rationalise, évidemment. Elle est sûrement sortie acheter un truc, déambuler dans les ruelles du marché. Elle aurait pu l’attendre.

Il ronchonne tout seul dans le lit, et puis il l’imagine juste à côté de lui, avec ses grands yeux de biche et son sourire qui disent « alors, on a peur d’être abandonné ? » La cruauté de Lisa est d’une tendresse infinie. À moins que ce ne soit l’inverse.

Il y a une lettre sur l’oreiller. Enfin, elle l’avait mis sur son oreiller à elle, mais l’objet a glissé depuis et était sous le sien à lui, d’oreiller. Le vertige a disparu, ou plutôt, le gouffre a laissé place au tourniquet. Déjà un sourire espiègle éclaire le visage du voyageur. À quoi tu joues, Lisa ?

L’ocre et les serments #17

Déc
17

« – Enfin seuls. J’ai l’impression que ça fait une éternité qu’on ne s’est pas retrouvés seuls, toi et moi.

– On ne s’est jamais retrouvés seuls, Ménélik.

– Tu crois vraiment ? 

– Oui. Ils sont partis, Lisa et Melville ? 

– Je les ai vu filer à l’anglaise au milieu de la fête. 

– Non, mais je veux dire, tu crois qu’ils sont partis, partis ? 

– Qu’ils ont quitté Istanbul ? Je ne sais pas, pourquoi tu me demandes ça ?

– Je crois qu’ils vont me manquer.

– Tu sais, Lilith, leurs histoires, c’est pas nos légendes.

– Je sais. Je les aimais bien, leurs histoires.

– Moi aussi je les aimais bien. »

L’ocre et les serments #16

Déc
13

« Lisa, Lisa, tu dors ?

– Mmmmmh. Je dormais.

– Lisa, je… j’ai envie. 

– Envie de quoi ? 

– De nous Lisa. »

Une fossette qui se creuse, un froissement de draps, et Melville est déjà aux pieds de sa belle. Du bout des lèvres, il remonte ses jambes à elle. Elle pourrait jurer qu’il dit quelque chose tout en l’embrassant. Avant qu’elle ait pu poser la question, il est à ses cuisses, les crocs déjà sortis. Melville fauve dans la lumière du petit matin. Melville qui plonge son visage en elle comme le baptême païen d’une nouvelle ère. Elle est saisie, cueillie par la langue du garçon, douce, humide, rappeuse, qui glisse dans les plis et les interstices. Elle sent ses mains qui la caressent, remontent depuis ses genoux jusqu’à ses seins, s’accrochant comme le grimpeur à une falaise. Et puis, soudainement, la main droite décroche. Cliffhanger. Elle sait ce qui vient. Elle sait déjà. 

La langue de Melville vient s’écraser sur le clitoris de Lisa, encore et encore. Et déjà, la pulpe des doigts de l’amant vient frôler l’entrée de sa chatte. Il se glisse dans ses anfractuosités. Un doigt. Deux. Délicatement, comme les premiers coups de crayon timides sur une feuille blanche. Et puis, seconde après seconde, il prend de l’assurance et s’avance. Et pénètre et étire, et prends la place et glisse et caresse. Il va, il vient. Elle ondule, se contracte et se détend. Elle souffle son nom et il grogne le sien. Elle voit l’esprit au-dessus de sa tête, l’animal qui tire les ficelles. Elle connaît ses rites chamaniques. Quand il recueille « l’eau sacrée », comme il dit parfois pour plaisanter. Sa main gauche empoigne les seins de Lisa, agrippe ses tétons. Puis elle monte jusqu’à sa bouche et les doigts dansent sur les lèvres de l’amoureuse qui les humecte abondamment. 

Lisa, elle, tient la tête de Melville par les cheveux. La guide et la presse comme un coussin contre son sexe. Et puis, quand elle n’en peut plus d’attendre, elle l’attire contre elle, le faisant émerger des draps. 

Les amants s’embrassent. S’enlacent. Lisa sait déjà exactement ce qu’elle veut et Melville se retrouve rapidement sur le dos, pendant que celle qui le surplombe le prend déjà dans sa bouche. 

L’amoureux laisse échapper un bruit qui oscille entre le grognement et le soupir. Ses mains sont totalement crispées sur les draps tandis que la langue de Lisa joue avec son frein. Elle va, elle vient. Elle laisse sa main se promener là où le garçon se cambre. Elle laisse ses doigts glisser vers l’intimité de son écrivain qui s’abandonne. Elle sent les embruns qui déjà l’envahissent. Melville n’a jamais su résister bien longtemps à la langue experte de Lisa.

Il ne s’avoue pas vaincu pour autant, et quelques secondes plus tard, c’est lui qui revient à la charge. « Lisa, j’ai encore envie de toi. 

Melville, j’ai encore envie de toi aussi. »

Les deux amants se bousculent, se chahutent. Se rentrent dedans. Le sexe de Melville dans Lisa. Les doigts de Lisa dans Melville. Les doigts de Melville dans Lisa. Il y a des soupirs encore. Des gémissements, quelques jurons. Deux corps qui se tendent et se relâchent, qui se cognent l’un à l’autre dans des bruits de peau presque musicaux. La tension grimpe, les doigts se font griffes, et bientôt Lisa est prise de convulsions alors que le plaisir envahit tout son corps. 

Pendant qu’elle se recroqueville, dos à son amant, intouchable, elle l’entend. Elle entend ce qu’il marmonne depuis tout à l’heure. 

« Je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime… »