L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Marin #12

Mai
16

Lisa tient la carte au trésor au-dessus de sa tête. Elle n’arrive pas à se concentrer. Il y a quelque chose qui ne va pas. Un danger. Au début, elle n’écoute pas. Elle rationalise, elle reprend la carte, et inévitablement, cette sensation revient. Cette sensation de tension, dans la poitrine, puis dans le cou, comme si quelqu’un l’écrasait, l’étranglait.

Elle se relève. Il faut qu’elle parle, qu’elle sorte de sa tête. Marin dort. C’est vrai qu’il est beau. Elle grimpe les marches pour rejoindre le pont. Elle tient la carte dans sa main.

– Amour ?

Personne ne répond sur le pont.

– Melville ?

Un étau se resserre entre les deux seins de Lisa, juste dans le creux que l’amoureux aime tant caresser. Le silence est assourdissant, et en même temps, contre son oreille crisse un sifflement.

Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii

Marin #11

Mai
12

En pleine mer d’Arabie, un îlot non répertorié affleure comme un grain de beauté. La mer est étale, le vent a cessé. Il faut attendre. Marin a jeté l’ancre et fait une sieste. Lisa écrit dans la cabine. Peut-être qu’il se passe quelque chose entre eux ? La question glisse sur Melville comme l’eau sur le plumage des cormorans. Il les observe, là, à quelques mètres. Trois magnifiques oiseaux noirs, profilés comme des ciseaux de broderie. Leur vol est aussi paisible que leurs plongeons foudroyants. Des aiguilles qui piquent la peau de l’océan d’un éclair obsidien, telles celles des tatoueurs croisés à Port-Saïd. Le voyageur s’abîme dans la contemplation des volatiles. Ses lèvres muettes chantent un poème soufi, son pied bat la mesure à mesure que les cormorans plongent. Il illustre silencieusement le balai d’une rythmique saccadée, syncopée. Petit à petit, sa tête puis ses épaules commencent à s’agiter par à-coup. Le courant des paroles est arrivé à son terme. Il ne reste plus que la mélodie qui vient se frotter à la rythmique. Melville scatte sans un bruit. Melville danse sans un pas. Et les oiseaux guident son improvisation.
Puis il se lève, retire chemise et pantalon, et plonge en direction des rochers émergés.

Marin #10

Mai
08

Il les entend. Quand ils se touchent, quand elles chuchotent, quand elles gloussent sous les draps. Leurs soupirs leurs gémissements leur râles quand elles se pénètrent. Et doucement, la main du marin glisse pour empoigner la barre.

Marin #9

Mai
04

Jour 14
Bientôt il n’y aura plus aucune terre à l’horizon. La pleine mer, a dit Marin et j’ai senti dans sa voix la pointe d’excitation caractéristique du matelot. Mon écrivain semble au diapason avec son nouveau béguin déclaré (bon, seulement à moi, mais tout de même !). Je le vois tenter de l’impressionner avec les nœuds qu’il révise tout seul quand nous sommes sur le pont Marin et moi.

Jour 16
11.912110, 55.357140

Marin #8

Avr
30

Dans la cabine, la carte est restée étalée au sol. Près d’elle, les vêtements de Melville en bouchon ont rejoint ceux de Lisa.
Au fond, sur le lit triangulaire, deux corps se frôlent. Melville raconte à Lisa la carte et la Malaisie. Toutes deux tracent des itinéraires, des récits à venir, des plans sur la comète. Entre deux baisers, les amants s’enflamment pour un trésor perdu. La toison d’or ? Le coffre de Long John Silver ? Au large, il n’y a plus que l’aventure. L’un contre l’autre, ils s’échauffent. Leurs esprits sont à l’image de leurs corps, en mouvement, en contact intime aussi. La langue de Melville dessine des continents sur le corps de Lisa, la langue de Lisa dessine des chemins secrets sur celui de Melville. Leurs humidités emplissent l’atmosphère de parfums capiteux. Entre deux craquements de la coque soupirent les gémissements de Melville quand Lisa glisse contre et en lui. L’amoureuse à son tour se perd en hoquets quand l’écrivain la prend passionnément. Elles suent de bonheur. Leurs sourires éclairent le réduit.

La tête sur l’oreiller, Lisa et Melville regardent le plafond comme s’il s’agissait d’une voûte céleste. Lisa chantonne une histoire d’étoiles jumelles. Entre deux couplets, Melville lâche négligemment :
« Tu sais Lisa, je le trouve très beau, ce marin. Il me plaît. Il me plaît beaucoup. »

Marin #7

Avr
26

Installé à l’avant du bateau, Melville fouille dans sa sacoche. Il ne lui reste déjà plus qu’un seul bouquin à découvrir, tous les autres sont finis. Pas grave, il les relira plus tard. La poésie, ce n’est pas comme la fiction, ça ne se périme pas.
Lisa est partie faire la sieste, Marin est à la barre. La mer est calme, ça glisse tout seul vers l’océan. Rien à faire. Rien à faire de rien avoir à faire. Melville s’abîme dans la contemplation des poissons qui suivent la coque du navire. Des éclairs métalliques sous les flots, à touche-touche avec les embruns. Le voyageur sort le bouquin du sac de toile. Il y a comme un bruissement. Le vent de la bourrasque qui se prend dans les pages, la feuille de papier jaunie qui s’envole et flotte à travers le pont, droit vers le grand large. C’est la large main de marin qui l’attrape, in extremis. Melville accourt déjà.
« Pardon Marin pour la surprise, je savais pas…
– T’inquiètes Melville. J’ai bien vu que tu t’étais fait prendre de vitesse. C’est quoi ton truc, là ?
– Je sais pas. C’était coincé entre deux pages d’un de mes bouquins, je l’avais raté jusque-là. »
Le capitaine déploie la feuille devant le moussaillon.
« Marin. Tu crois que c’est ce que je crois ?
– Ça dépend Melville. Mais si tu crois que c’est une carte, je pense que tu tombes juste.
– Et tu saurais d’où ?
– À vue de nez, je dirai la Malaisie, comme ça.
– La Malaisie, comme dans le film de Lenzi ?
– Tu connais une autre Malaisie ?
– Déconne pas Marin. Regarde, y’a des trucs marqués dessus. Tu sais ce que ça veut dire ?
– Non. Ça n’a pas l’air de vouloir dire grand-chose.
– Comme un code, tu crois ? »
Melville est surexcité. Le gamin en lui bondit partout. Il n’ose pas encore dire la formule consacrée, mais déjà, elle résonne sur les surfaces de son crâne. Il tente néanmoins de garder sa contenance.
« Tu sais quoi Marin, je vais aller me poser dans la cabine pour regarder ça de plus près si ça ne te dérange pas. »
Il est déjà à l’entrée des quartiers que le capitaine n’a pas encore eu le temps de glisser « Non non, c’est bon, vas-y. »
Seul sur le pont, le regard vers l’horizon, Marin esquisse un sourire en coin.

Marin #6

Avr
22

« des caravelles abyssines les voiles englouties
des sirènes assassines la funeste mélodie »

Lisa chantonne pour elle-même, du bout des lèvres. Au large, les côtes de l’Érythrée. Elle pense au prince fantôme et à la sorcière rousse. Elle crie à son amoureux d’un bout à l’autre du pont, à contrevent :

– Tu crois qu’ils nous ont oubliés, amour ?
– Quoi ?
– Tu crois qu’ils nous ont oubliés ?
– Qui ça ? Attends, j’arrive.
Entre les cordages, Melville tangue jusqu’à elle. Il exagère les balancements par jeu parce qu’il est joueur équilibriste, joueur vertige. Elle sait qu’il plaisante, qu’il fait gaffe. Elle a quand même peur qu’il passe par-dessus bord. Quand il est enfin assis près d’elle, elle le serre, elle renifle ses cheveux, elle murmure à son oreille :

– La danse du funambule sur le bastingage…
– Qui nous a oubliés, amour ?
– Ménélik et Lilith.
– Mais non, Lisa. Tu sais bien que c’est impossible de t’oublier.

Le silence s’installe entre eux, un court instant. Melville voudrait lui parler de Marin, mais au lieu de ça il brode sur la forme des nuages, la forme des poissons, la forme de l’eau. Lisa sourit. Il parlera quand il sera prêt.

Marin #5

Avr
18

Le bastion des pirates a fière allure. Sur le pont s’activent les marins d’eau salée, les hirsutes forbans. Ici c’est la zone d’autonomie temporaire : jusqu’au cachot ou la corde. Ici c’est mieux que n’importe où ailleurs. Ceux qui n’ont jamais vu le paradis rêvent du purgatoire.

Le capitaine est un homme massif drapé dans un lourd manteau élimé par le sel. Sa barbe rousse est tressée à ses cheveux, coquetterie anachronique. Son second est aussi nerveux qu’il est placide, le cliquetis des os du nain ponctue le grondement sourd des narines du colosse.

Marin #4

Avr
14

Une gueule immense bordée de sabres fend l’abîme. Le corps du noyé n’a pas le temps de toucher le sol que son sang se répand taches écarlates. Il est déjà mort, ses nerfs éteints ne transmettront pas la douleur. Il est déjà mort, pourtant ses yeux vitreux s’écarquillent alors que la bête le déchiquette, lambeau par lambeau.

Marin #3

Avr
10

Carnet de voyage : jour 2
J’ai fait des cauchemars la nuit dernière. Marin dit que c’est le scorbut. N’importe quoi. Il a un humour vraiment bizarre, il me rappelle mon père.
Ce matin on a vu passer quelques tortues. Pour l’instant, le mal de mer est supportable.
Melville alterne entre l’hyperactivité et la nausée. Il tourne en rond comme un fauve dans une cage. Il écoute les histoires de marin de Marin. Il regarde les mains calleuses autour de la corde raide, les muscles saillants, les gestes précis. Mon écrivain se sent un peu moussaillon auprès du capitaine, je crois. J’essaye de donner un coup de main, mais pour l’instant je ne suis pas bien douée.

Carnet de voyage : jour 3
La mer est calme. J’écoute le bruit des vagues, mon corps apprend à vivre le ballottement.
Hier soir, j’ai fini par vomir, il était temps, j’en avais marre de rien foutre à cause de la peur de dégobiller. Marin dit que dans quelques jours, on sera à Port-Saïd pour emprunter le canal de Suez. Melville lit beaucoup, et le soir, il nous raconte ses lectures. Moi j’écris et je chante. Peut-être que c’est mon artisanat à moi, le chant. Marin m’appelle la sirène.

Carnet de voyage : jour 6
Nous avons pénétré le canal et entamons la longue descente. Je commence à me sentir moins mal. Je regarde Melville et Marin. La capitaine apprend à mon amoureux des rudiments d’arabe et de navigation. À Port-Saïd, Melville est allé échanger les bouquins qu’il avait finis contre des recueils de poésie soufis. Il déclame des mots d’amour comme un gamin, en me regardant avec des yeux brillants. Sa lèvre est tremblante et son ton appliqué quand il récite en caressant mon corps nu dans la cabine.
« Je veux te les dire avec les accents gutturaux des sages de l’Alhambra. »
Il me donne envie de l’embrasser quand il murmure comme ça, et je le lui dis.

Carnet de voyage : jour 10
Suez, enfin. Ces quatre jours de descente du canal m’ont semblé sans fin. Il faut dire que mon corps a fini par se faire au léger roulis de la Reine de Saba. J’arrive à garder un repas entier dans le ventre, et j’ai un peu plus d’énergie pour aider les garçons. Je chante à la barre pendant que Melville manœuvre dans les voiles. Près de moi, je vois Marin qui le regarde, je vois l’éclat de ses yeux. Je dirai bien que c’est de la fierté, mais je sais qu’il y a autre chose. Il faut dire qu’il est beau mon écrivain. Le pantalon replié sur les mollets, la chemise au vent, les cheveux grisés par le sel. Il court sur le pont pieds nus jusqu’à ce que le capitaine le réprimande.
« Melville, putain, j’ai déjà répété vingt-cinq fois qu’on ne courrait pas sur le pont, merde. C’est dangereux ! Là si tu tombes ça va, mais faut prendre les bons réflexes avant la mer rouge, sinon tu va finir en décoration sous-marine. »
Je le vois, l’air penaud. Mon amour…
Je discute beaucoup avec Marin depuis que j’ai commencé à barrer. Ce mec a voyagé partout. Je sais pas trop ce qu’a été son parcours. Manifestement, il a versé dans le tourisme, l’import-export, peut-être même le trafic d’armes. Il ne parle pas trop de ça, mais en revanche il est intarissable sur les rencontres qu’il a faites. Une nonne à Venise, un pirate à la Barbade, une sorcière (encore une sorcière !) à Samarcande. Il me raconte sa rencontre avec Balkis à bord d’un navire de pêche au large de l’Égypte. Il y a tellement d’histoires, tellement d’invraisemblances. Je suis à peu près certaine que la moitié au moins de tout ça est un mensonge.