L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Des loukoums pour noël #17

Oct
10

Lilith regarde Ménélik, Ménélik regarde Lilith. Elle ne s’attendait pas à grand-chose, mais elle sait respecter la sagesse d’une consœur : si la Reine de Saba lui affirme qu’elle a quelque chose à vivre avec ce prince, si elle y croit au point de lui parler en rêve et de la trouver au cœur de Lygos, alors elle peut bien lui laisser une chance. Ménélik, lui, attend ce jour depuis très longtemps. Sa future femme est envoûtante, cela il ne peut le nier, mais… le coup de foudre, il l’a vécu hier matin, près de la basilique. Ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave. Si sa grand-mère dit qu’il y a eu une erreur, c’est qu’il y a eu une erreur.

Leurs échanges sont maladroits comme ceux d’un premier rendez-vous. Le Prince de Midi et la Sorcière de Minuit sentent sur leurs épaules le poids du chemin tracé pour eux par d’autres. Ménélik a déjà envie de fuir dans le désert. Lilith a déjà envie de retourner à ses rites berlinois.

Un peu plus loin, cachée derrière une colonne, Balkis peste en observant le désastre : aucune alchimie entre les âmes sœurs. C’est normal, se répète-t-elle, il leur faut un peu de temps. Le temps arrange tout. Tout va bien se passer.

Des loukoums pour noël #16

Oct
06

Lisa et Melville sont descendus au cœur de la cité. Elles ont salué les enfants et les poules avant de partir, et puis le Bosphore du haut de la colline, aussi. Lisa tient dans sa main un petit papier : l’adresse que leur a donnée Balkis quand elles se sont quittées à Budapest.

La main de Melville est nichée dans la sienne tandis qu’elle fend la foule stambouliote. Elle vole presque. Enivrée par les rires et les chants qui s’élèvent à travers les rues, elle se sent connectée au monde et à ceux qui le peuplent. Elle n’a plus peur du jugement de Balkis ou de Menelik, elle sait qu’en laissant les choses prendre soin d’elles-mêmes, tout rentrera finalement dans l’ordre, d’une manière ou d’une autre.

Elles arrivent un peu essoufflées devant la porte d’un hôtel situé sur les rives du fleuve. C’est un palace. Lisa n’a jamais séjourné dans un endroit pareil. Elle reste immobile, la bouche grande ouverte. Elle est surprise du faste déployé par la petite vieille du train et le prince mendiant, mais elle se rappelle une phrase qu’il lui a dit hier « rester authentique, ce n’est pas rester pauvre ».

Elles pénètrent dans le hall. Les tapis d’Orient sous leurs chaussures de voyageurs, le cristal du lustre au-dessus de leurs têtes. Melville s’approche du comptoir sans trop y croire, mais fake it until you make it, il donne quand même leurs noms au réceptionniste. Ce dernier consulte son registre et fronce les sourcils.

« Je peux voir vos pièces d’identité, s’il vous plaît ? »

Les deux amoureux se regardent, puis obéissent. Le stambouliote, qui doit avoir une vingtaine d’années, a l’air soucieux, puis désolé.

« – Selon les informations que j’ai, vous avez annulé hier soir.
– Hier soir ?
– Oui, par téléphone.
– En fait, nous avons été invités au mariage —
– Aaaaaah, d’accord, vous faites partie des invités !
– Oui, en fait je suis même la… non, rien, pardon. Il y a un problème par rapport au mariage ?
– Il a été reporté au 31 décembre, mais attendez, je vais vous indiquer votre chambre du coup, comme ça vous ne serez pas venus pour rien ! »

Ce garçon plein de bonne volonté, tiré à quatre épingles, plaît beaucoup à Lisa. Quand il s’agite maladroitement sur son clavier pour les satisfaire, elle lance un regard entendu à son compagnon de route, qui lui répond sans un bruit, juste en bougeant les lèvres : « évidemment ». Trop occupés à leurs messes basses, ils ne remarquent pas le visage du groom qui s’assombrit.

« – Euh… il y a un problème, finalement.
– Un problème ?
– Je suis désolé, vous… apparemment, vous n’êtes plus invités. Je n’ai aucune chambre réservée à votre nom pour le 31. C’est bien pour le mariage de Ménélik et Lilith, n’est-ce pas ? »

Des loukoums pour noël #15

Oct
02

Il boit un thé à la menthe, accompagné d’un loukoum. La nuit, il quitte ses oripeaux de vagabond pour redevenir roi, l’espace d’une heure. L’heure où sortent les fantômes. Certains l’appellent « l’heure des sorcières. »
Assis à la terrasse d’un café, il contemple les derniers touristes qui vont se coucher en cette veille de Noël. Il sourit. Il a trouvé sa reine, comme sa grand-mère lui avait prédit. Quand leurs regards se sont croisés, il l’a su tout de suite. Ça ne peut pas être une coïncidence que son compagnon de voyage l’ait abandonné juste à ce moment-là.
Il l’imagine déjà, couvertes de voiles et d’or, comme la reine de Saba en son temps. Il voit les échanges de cadeaux traditionnels, une pomme et une plume de colombe. La prospérité et la paix. Dans son bagage, au creux d’un livre, la plume est déjà là en guise de marque-page. Il emporte toujours ce recueil de Djalâl-ad-Dîn Rûmî quand il voyage.

Dieu a caché la mer et montré l’écume
il a caché le vent et montré la poussière…
Comment la poussière pourrait-elle s’élever d’elle-même ?
Tu vois pourtant la poussière, et pas le vent.
Comment l’écume pourrait-elle sans la mer se mouvoir ?
Mais tu vois l’écume et pas la mer.

Quand les mots du poète ont fini de s’égrainer dans sa tête et qu’il sort de sa rêverie, l’heure des sorcières touche à sa fin. Alors qu’il se relève, prêt à partir, il aperçoit au loin, dans la foule, une silhouette qu’il reconnaît distinctement. Cette courbure des épaules travaillée par les siècles, ces petits pas pleins de sagesse et de modestie. Balkis !
Il se jette à sa rencontre, sans pour le moment prêter attention à la silhouette aux cheveux de feu qui l’accompagne.

Des loukoums pour noël #14

Sep
29

Quand Lisa se réveille, Melville n’est pas dans la pièce. Il a juste laissé un paquet enveloppé de papier blanc et une note griffonnée dessus.
« Joyeux Noël mon amour. Je suis dans la bibliothèque. »
Lisa ouvre le paquet délicatement, comme à son accoutumée. Elle n’est pas du genre à déchirer le papier. Dedans, un trésor sucré : une boîte de loukoums turcs, gemmes multicolores serties de noisettes et de pistaches.
C’est la boîte à la main, un loukoum entamé, encore dans sa main déjà dans sa bouche, qu’elle arrive dans la bibliothèque : une vaste pièce dans laquelle la lumière du matin tombe en colonnes obliques. Melville est en tailleur au sol, occupé à lire sous les rayons du soleil.
« Le corps à demi fondu dans la lumière spéculaire » pense Lisa.
Il se tourne vers elle. Elle est radieuse. Comme elle n’avait pas de pyjama, elle s’est enroulée dans le drap blanc. On dirait presque qu’elle porte une toge. Comme ça, elle a le port d’une reine, et le soleil est sa couronne. Il reconnaît la boîte dans sa main et sourit. Elle reconnaît son sourire, elle sourit en retour.
« Bonjour mon amour. Tu as bien dormi ? »
Il commence toujours leurs journées par ses petites phrases anodines. Il commence toujours leurs conversations par ses petites phrases anodines.
Elle ne répond pas. Elle hoche simplement la tête.
« J’ai pris le temps de discuter avec Shirdi ce matin. Je me demandais comment il se faisait qu’un imam d’Istanbul eût l’intégrale de Corto Maltese dans sa bibliothèque, au milieu d’ouvrages sur la foi.
Figure-toi que c’est un compagnon de voyage d’Hugo Pratt. Ils ont traversé l’Amérique du Sud ensemble. Incroyable, non ? J’aime beaucoup Corto Maltese. Et lui aussi il a un truc avec les sorcières. Et puis le destin. Dans le premier bouquin, il explique qu’après qu’une gitane lui eut révélé qu’il n’avait pas de ligne de chance, il a pris un rasoir et s’est entaillé la main pour s’en faire une à son goût. »
Elle ne dit rien. Elle le regarde. Il est agité, mais pas comme hier. On dirait presque qu’il a oublié la sorcière aux cheveux et aux lèvres carmin.
« Et regarde Lisa, regarde le nom de celui-là. C’est le premier Corto que j’ai lu, je comprenais rien. En tout cas la coïncidence est marrante. »
Devant elle, il arbore fièrement la couverture des Ethiopiques. Le sourire de Lisa se décompose, les angoisse d’hier lui reviennent en averse. Melville a parfois, souvent, l’humour malencontreux.
Dès qu’il voit Lisa plonger, il se jette dans ses bras en lâchant le livre.
« Oh Lisa pardon. C’est trop frais. Évidemment c’est trop frais. Et c’est pas drôle comme coïncidence. Je suis désolé, je suis désolé. »
Elle tremble. Elle ne lâche pas la boîte de loukoums.
« C’est pas grave, Melville. T’as pas fait exprès. »
Elle sent ses bras autour d’elle. Quand il est désolé, il sert plus fort, comme s’il avait peur à chaque fois qu’il fait un faux pas de la perdre pour toujours.
« C’est bon, c’est rien. Tu sais quoi, on va aller le voir ensemble Menelik. J’ai envie que tu le rencontres.
– Aujourd’hui ?
– Oui aujourd’hui. Le temps presse. Demain je pourrais être couronnée et enceinte. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve.
– Tu as raison. Je peux te demander une faveur ?
– Je t’écoute.
– La sorcière, Lilith. J’ai besoin de savoir qui elle est. Mais je sais que si je la vois je vais me perdre en elle encore. Tu veux bien y aller pour moi ? Lui demander d’où elle vient, ce qu’elle veut ? Moi je crois bien que je n’en suis pas capable.
– J’irai. Et toi pendant ce temps-là tu prépareras le trajet vers le Japon.
– J’y ai déjà pensé Lisa. C’est loin le Japon. On va devoir faire des étapes, je crois. Je vais préparer trois routes, tu me diras celle qui te va. Ça te va ?
– Je te vois déjà avec ton compas et ton sextant. Ton sextant..
– On ne doit pas aller voir Menelik ?
– Si. Tout à l’heure. Là je veux jouer avec ton sextant. »
Le rire de Lisa teinte encore dans la bibliothèque quand Shirdi Al Hassan entre dans la bibliothèque. Les amants ont rejoint leur chambre. Il ramasse délicatement l’album de bande dessinée, le feuillette, sourit, puis le range dans les rayonnages.

Des loukoums pour noël #13

Sep
25

C’est la belle nuit de Noël. Lilith a retrouvé Rose dans leur chambre d’hôtel après les rituels pratiqués sur l’écrivain. Sa compagne a aménagé l’espace de la pièce pour le rendre agréable. Elle a installé des bougies, des friandises, des fleurs et autres objets magiques. Elle a fait brûler de l’encens toute l’après-midi. Lilith se sent comme à la maison.

Son amie boude encore. Lilith ne comprend pas très bien pourquoi. Ce n’est pas la première fois qu’elle passe l’après-midi avec quelqu’un, et Rose n’est pas du genre jalouse d’habitude… est-ce qu’elles avaient prévu quelque chose et qu’elle lui en veut d’avoir oublié ? Non, elle lui aurait fait remarquer… Ou alors…

« – Il te plaisait, l’écrivain ?
– Quoi ?
– L’écrivain avec qui j’ai passé la journée. Il te plaisait ?
– Non. Je m’en fous de l’écrivain, Lilith.
– Alors quoi ?
– Rien.
– Mais arrête, je vois bien que tu fais la gueule, t’es chiante.
– Je fais pas la gueule.
– Aaaaaaahhhhh ! Mais c’est pas vrai putain je me casse ! »

Lilith se lève, enfile son manteau. Tu veux faire la gueule, très bien, je vais pas passer une mauvaise soirée de Noël juste parce que tu veux me punir pour JE NE SAIS QUOI. Elle part en claquant la porte. Super. Elle marche au hasard dans les rues d’Istanbul. Sur son passage, les hommes sifflent, font des commentaires, ou l’insultent carrément. Elle fend la foule jusqu’au sapin qui trône au milieu de la plus grande place d’Istanbul.

Il est immense. Majestueux, il brille de mille feux. Elle reste un moment à le regarder, émue.

« – C’est beau, hein ? »
Elle connaît cette voix. Elle l’a déjà entendu en rêve. À ses côtés se tient une toute petite dame, ratatinée, fripée comme un vieux fruit sec.

Des loukoums pour noël #12

Sep
21

« Le sacrifice est aussi au centre de la culture romain, mais, à côté du sacrifice, les jeux tiennent une place non moins grande, du moins à partir de l’Empire, dans les relations qui relient hommes et dieux. On le voit au nombre de théâtres et de cirques que les fouilles ont mis à jour un peu partout. Pas de colonie romaine, pas de sanctuaire sans son théâtre. Rome est autant une culture ludique qu’une culture sacrificielle. Mais alors que le sacrifice est l’occasion d’offrir aux dieux des viandes fraîches ou des nourritures d’origine végétale […] qu’ils partagent avec eux, dans les jeux les hommes offrent aux dieux des spectacles auxquels ils assistent à leurs côtés »
Florence Dupont, les Monstres de Sénèque.

Des loukoums pour noël #11

Sep
17

La maison de Shirdi Al Hassan est perchée sur les hauteurs de la ville. Il possède un grand terrain, où poussent des légumes et des fleurs magnifiques. Les animaux et les enfants vivent ici sans enclos. Par la fenêtre de la pièce où leur couche est installée, on peut voir le Bosphore. Melville est assis devant la vitre, il pleure. Lisa est nerveuse, elle regarde Melville qui pleure en regardant le Bosphore. Elle sait qu’il va parler, alors elle se tait.

« Tu te rends compte, un peu, Lisa ? Tu te rends compte d’où on est ! »
Pour la troisième fois depuis qu’elles sont rentrées, il lève son t-shirt et il inspecte sa peau. Ses doigts tracent des lignes, toujours les mêmes, qui partent de son ventre vers son cou, passent sous son aisselle droite, puis autour de son bras. Il a l’air paumé, et en même temps on dirait qu’il a compris le sens de l’univers.

Elle a soudain peur d’être de trop. Il est encore avec elle, la rousse électrique dont il a parlé dans sa lettre. Lisa craint, comme toujours, d’être une interférence. Alors, elle se tait. Melville se tourne vers elle, puis il regarde son carnet. Il a envie d’écrire. Il a envie de faire l’amour avec Lisa. Il a envie de comprendre. Il a envie de continuer de regarder le Bosphore. Il a envie de lire les poèmes suspendus qui sont sur la table de chevet. Il a envie de.

« Vous avez faim. »
L’imam est entré dans la pièce sans frapper. Il porte à bout de bras un grand plat de riz au safran, avec des boulettes de lentilles et deux poulets. Deux poulets pour trois. Lisa a vu les poules gambader dehors. Elle a un goût de sang dans la bouche. Elle aurait dû y penser. Elle n’a pas la force d’expliquer ce soir. La femme de l’imam, et trois de leurs enfants les ont rejoints, et tout le monde commence gaiement à manger. Lisa regarde les cadavres se faire désosser devant elle. Ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave.

C’est la première fois que Melville est confronté à cette part de Lisa. Elle est livide. Il a peur qu’elle mette leurs invités mal à l’aise. Shirdi Al Hassan avait raison : il meurt de faim. Il n’a pas mangé de la journée, perdu dans les méandres de la sorcière rousse. Et c’est délicieux. Le poulet est assaisonné d’une sorte de préparation citronnée aux herbes. Il demande la recette, plaisante avec la famille. Partager ce repas avec des stambouliotes, c’est exactement ce qu’il voulait vivre en prenant le train.

Au bout d’un moment, le charnier est débarrassé, on leur sert un plateau de fruits et de dattes, et du thé à la menthe. Lisa se détend peu à peu. Elle se sent enfin en sécurité. Les enfants la font rire. La plus jeune promène Melville dans la pièce en lui présentant les objets un par un. Parfois, il se tourne vers elle avec un regard qui dit « au secours », et elle lui sourit. Il est beau.
Quand les autochtones s’en vont après leur avoir souhaité bonne nuit, Lisa regarde le Bosphore par la fenêtre.
« – Qu’est-ce qu’il y a mon amour ?
– C’est beau, Istanbul.
– Oui. »

Il vient se blottir contre elle, sentir son odeur. Elle tremble. Elle résiste encore quelques secondes, et puis elle lâche, d’une voix enrouée.
« Est-ce que c’est vrai, Melville ? Est-ce que l’envie, c’est toujours une histoire de confiance ? »

Et elle fond en larmes. Son corps est secoué d’intenses sanglots. Elle pleure comme elle n’a jamais pleuré devant lui, les barrages cèdent, les murs s’effondrent. Elle est douleur brute. Elle se débat contre le dragon qui l’attaque et l’accule au fond du terrier, la noirceur infinie, le trou béant à l’intérieur de son âme.
Melville est démuni. Devant lui, Lisa affronte des démons, des cauchemars. Il se sent absolument impuissant. Il aimerait, là, tout de suite, être une sorcière, ou un shaman, peu importe, pourvu qu’elle aille mieux. Mais au fond, il sait. Il sait qu’elle va revenir victorieuse du champ de bataille. Sa championne.
Peu à peu, Lisa arrête de trembler. Épuisée, elle se recroqueville dans les bras de son amoureux. Il ne bouge pas. Il sait qu’il ne faut surtout pas la serrer ni l’empêcher dans ces moments-là. Elle se recroqueville. Elle attrape la main de Melville, et elle la plaque sur son visage, sur ses yeux.

« – Je t’aime, Melville.
– Lisa, qu’est-ce qu’il y a ?
– Je n’ai pas envie de me marier à Ménélik II.
– C’est ton droit le plus absolu.
– Et je n’ai pas envie de porter ses enfants. Je ne veux pas porter d’enfant dans mon ventre, Melville. Je ne veux pas. Je ne veux pas porter d’enfant dans mon ventre. Et lui, il ne m’écoute pas, à cause des conneries que lui a racontées sa grand-mère sur moi. Même pas sur moi ! Est-ce que j’ai une gueule de promise au Roi d’Éthiopie, Melville ?! C’est n’importe quoi ! »

Elle commence à rire, et elle pleure encore un peu.
« – Melville ?
– Oui, Lisa.
– Merci d’être là.
– De rien. »

C’est fini. La crise est passée. Elle inspire, expire, plusieurs fois, en fermant les yeux. Et puis un sourire doux éclaire son visage.
« – Parle-moi de ta sorcière, l’écrivain
– C’est toi ma sorcière, Lisa.
– Peut-être que t’as un truc avec les sorcières.
– Peut-être que t’as un truc avec les écrivains. C’était fou.
– Pourquoi c’était fou ?
– Je crois qu’à un moment, elle a pris mon cœur dans sa main.
– Ouch.
– Elle a une voix divine, je suis amoureux de sa voix. Je crois que sa tessiture n’est pas humaine. Lisa, quand elle chante j’ai les poils qui se hérissent. C’est comme si elle m’attachait avec ses cordes vocales. Quand elle reprend son souffle, c’est le mien qui se coupe. Et son coffre, plexus lunaire, sa poitrine qui vibre quand elle… »

Il s’interrompt pour regarder dans quel état est Lisa. Elle sourit. Elle embrasse la main qu’elle a gardée. Et puis elle prend le pouce dans sa bouche, sans le quitter des yeux. Il se sent durcir immédiatement. Il a très envie d’elle, mais d’abord, il a besoin que certaines choses soient dites.
« – Lisa, je sais que tu es jalouse. »

Elle sort le pouce de sa bouche pour répondre.
« – T’es beau quand t’es amoureux.
– Lisa…
– Melville. Je t’aime. Oui, je suis jalouse. Cela ne te rend pas moins beau. C’est moi qui suis un peu moins belle, c’est tout. »

Il sent son cœur gonfler, son sang pulser vers le bas. Lentement, il lui retire son pull, puis son t-shirt. Son torse est couvert de griffures et de cicatrices. La poète torturée. Il embrasse chaque blessure, et il sent qu’elle tremble encore, mais cette fois, ce se sont pas des sanglots.

Des loukoums pour noël #10

Sep
13

La reine de Saba crache au sol. Le destin est contrarié par ces voyageurs pourtant si avenants. Quelle erreur d’avoir fait confiance à des étrangers ! « Faire entrer des communs dans nos légendes, c’est toujours le bordel », rumine-t-elle. Pourtant, une petite voix en elle ne peut pas s’empêcher de penser que les choses seront plus riches ainsi que si elles avaient suivi les écrits. Après tout, la rencontre mystique a bien eu lieu. Ce n’est pas celle qui était prévue, c’est certain, mais néanmoins…
La question, maintenant, c’est comment préserver le mariage ? Et s’il n’a pas lieu demain, peut-être est-il possible de le reporter à une date ultérieure et ainsi profiter des symboles païens qui se dessinent devant ? Après tout, une grande bascule aura lieu dans quelques jours. Un mariage au Nouvel An, quel symbole plus puissant pour l’aube d’une nouvelle ère ?

Lisa à Melville – lettre 2

Sep
09

Je t’écris dans le café dans lequel nous avons passé la journée avec le garçon de ce matin. Je m’y sens bien, je t’y emmènerai demain, ou après demain. Il n’y a que des chaises et des fauteuils ramassés dans la rue, chaque objet ici raconte une histoire, que nous nous sommes amusés à inventer. Le mur côté cour est entièrement tapissé de livres, on s’est dit qu’on prendrait le temps d’en feuilleter. On l’a pas pris.

Il vient de partir, pour la prière d’après ce que j’ai compris. Je crois aussi que nos discussions l’ont épuisé, il n’est pas aussi extraverti que moi.

J’ai le cerveau, le cerveau en feu. J’ai l’impression d’avoir pris de la coke. Je lui ai raconté mon histoire, il m’a raconté la sienne. On a parlé de mythologie, d’astrologie, d’Histoire, de conte. Je ne connaissais pas l’Histoire de l’Éthiopie, enfin si, mais très mal, mais l’écouter, ça rend tout poétique regarde :

ras Tafari Mekonnen
lion conquérant de la tribu de Juda

Quand j’étais au collège, j’écoutais beaucoup beaucoup de reggae, et notamment un toasteur martiniquais du nom de Sael. Toute la journée, j’ai eu ses mélodies en tête. Il y a quelque chose qui nous connecte, lui et moi, quelque chose de sourd comme le son des pieds sur le sol de la terre brûlée, comme le cliquetis des chaînes qu’on a brisées.

Il m’a dit, à un moment de la conversation, que j’étais une sorcière. Une sorcière grecque, Circé, l’alchimiste qui opère les Métamorphoses. Je crois que j’aime bien cette idée. Il m’a dit qu’il attendait une sorcière depuis longtemps. J’étais très flattée.

Il s’appelle Ménélik II. Je crois que je suis amoureuse, et tu vas rire : il est mono. En fait, c’est le petit fils de Balkis, je l’ai compris assez vite quand il m’a raconté sa vie. Je crois qu’il pense que c’est avec moi qu’il doit se marier. Mais je m’en rappellerais, non, si c’était moi sur les photos que nous a montré la petite vieille ?

Quand je lui ai parlé de toi, de nous, il a d’abord été surpris, puis il a dit que tu étais le bienvenu pour vivre dans notre future maison en Éthiopie. Pas si mono que ça finalement. Maison dans laquelle on s’est dit l’un comme l’autre qu’on ne resterait pas longtemps. Il a un truc avec les rois qui doivent être des fantômes pour mieux gouverner, c’est assez beau je trouve. Et moi tu sais j’habite un peu partout, un peu nulle part, alors cette maison ou une autre…

Ce qui m’embête un peu, c’est qu’il a l’air très sérieux à l’idée de respecter à la lettre ce que sa grand-mère lui a dit. Il m’a parlé de grand Tout, et de transmission, de lignée. Ah oui et il veut des enfants. Je lui ai dit que c’était mort, mais j’ai l’impression qu’il ne me croit pas, parce que ça ne colle pas avec sa prophétie.

Je suis amoureuse d’un moine soldat du désert au regard transperçant, et je crois qu’il m’aime en retour (en tout cas aime-t-il l’histoire qu’il se raconte sur moi). Mais je ne suis pas sa promise, cela j’en suis convaincue. J’ai essayé de lui dire, il m’a dit que je me dévalorisais, que lui avait confiance. Je lui ai dit que ce n’était pas une histoire de confiance, mais d’envie. Il m’a dit que l’envie était toujours une histoire de confiance. Je sens que ça résiste en moi. Que ça touche des choses que j’ai pas envie de remuer.

Tu me manques. J’ai hâte de te retrouver et que tu me racontes les courbes et les lignes de cette femme magnifique. Je t’aime.

Melville à Lisa – Lettre 2

Sep
09

Lisa,
ce voyage a déjà pris une tournure étrange.
Laisse-moi te parler de Lilith. Elle s’appelle Lilith, la fille que j’ai suivie ce matin. Tu te rends compte ? Lilith. Je te le dis, Lisa, on nage en pleine mythologie depuis le début de ce voyage. Comme si tous les êtres de légende se donnaient rendez-vous sur notre chemin. D’ailleurs, je soupçonne le mendiant que nous avons rencontré d’être un ancien roi. Tu sais, de ce genre qui se déguise pour se glisser incognito auprès de son peuple. Mais bref, revenons-en à Lilith.

Tu sais comme j’aime les femmes aux cheveux couleur de braise. Elles sont les échos d’une vision qui remonte à mon enfance. La fille de mes rêves, encore et encore. La fille de mes songes, plutôt. Je me demande depuis petit s’il s’agit d’un fantasme ou d’une prémonition, et à chaque fois que je croise des mèches teintées de rouille, je ne peux pas m’empêcher d’essayer de vérifier.
Alors je l’ai suivi.

Tu as vu comme elle s’est détournée de nous, entraînée brusquement par celle qui m’a arraché la pomme des mains. J’ai dû courir dans la ville, questionner toute la casbah. Une fille comme ça, ça ne passe pas inaperçu. Enfin, à midi, je l’ai trouvé. Elle était assise, dos à mois, au bord d’une fontaine. Je me suis glissé discrètement, juste assez près pour entendre son amie qui lui faisait la morale.
« Tu te rends compte Lilith ? On trouve la pomme et toi, toi tu restes comme ça, les bras ballants. Tu regardais qui d’abord ?
– Tu ne l’as pas vu ? Il avait le regard de ceux qui voyagent à l’intérieur d’eux même. Le regard plus vieux que son visage.
– Tu parles du touareg, là ? C’est vrai qu’il avait quelque chose de… je sais pas… princier.
– Non pas le touareg. L’écrivain.
– Comment ça pas le touareg ? Et c’est qui cet écrivain ? Et comment tu reconnais un écrivain, d’abord ? Il avait un crayon derrière l’oreille ?!
– Rose, pourquoi tu t’énerves ? L’écrivain, c’est celui à qui tu as pris la pomme. Je sais pas pourquoi je pense qu’il est écrivain. Il a quelque chose d’un écrivain. »

Lisa, elle parlait de moi, tu te rends compte ? C’est bizarre quand deux personnes se captent en un seul regard. Je m’en suis pas rendu compte, mais insensiblement, en les écoutant, je m’étais approché. Quand Lilith a dit « Il a quelque chose d’un écrivain. », Rose a levé les yeux sur moi. Son visage est passé par toutes les couleurs, et puis elle s’est tournée à nouveau vers sa compagne.
« Eh ben il est là ton écrivain. Toi, tu fais ce que tu veux, mais moi je retourne à l’hôtel avec la pomme. Tu sais où c’est, préviens-moi quand tu seras redescendue sur Terre ! »
Elle a poussé un juron en allemand, elle a craché sur le sol, puis elle est partie dans une direction opposée à la mienne, pendant que Lilith se retournait.

C’était la deuxième fois que je voyais son visage. La première à travers la foule, la deuxième à travers l’écoulement de la fontaine. C’était elle, Lisa. C’était la fille.
Elle m’a regardé avec une intensité inhabituelle. Elle m’a bouffé des yeux, en fait. C’était irréel.
Elle s’est approchée de moi en attrapant quelque chose dans sa poche. Elle l’a glissé dans sa bouche et quelques secondes plus tard, elle m’embrassait. Sa salive avait un goût étrange, métallique, électrique.

Le reste est très flou. Je ne sais pas vraiment ce qu’il s’est passé de l’après-midi. Là, je t’écris depuis la fontaine, la même, où je viens de tremper mon visage. Je ne sais pas vraiment si j’ai rêvé tout ça. Il me reste juste des images et des sensations. Je crois que j’ai parlé longuement. De toi, de nous, du voyage et de ta lettre. Je vois encore la silhouette diaphane fondue dans la lumière spéculaire. Je vois les taches de rousseur qui dessinent des constellations. J’entends le chant de la sorcière, une comptine en allemand et en arabe. Je crois bien que j’ai fait l’amour, mais je n’en suis pas certain. J’ai perdu le fil du temps. Ou alors c’est le temps lui-même qui nous a oubliés. J’ai le souvenir sous mes doigts d’un drapé qui glisse au sol et de la douceur crayeuse d’une épaule nue. Je suis presque certain que l’on m’a peint des formules secrètes à même le corps.

Lisa, je ne sais pas ce qu’il vient de se passer. Je sais que je veux le vivre avec toi. Qu’on partage ça. Que tu sois la sorcière et que je sois le chaman. Que tu tisses le destin et que je chevauche les esprits.
Lisa, nous sommes là où les histoires naissent. On a glissé déjà dans le territoire des dragons. Les dieux anciens nous ont non seulement trouvé, mais invités. On va être comme une réponse contemporaine à leurs drames antiques. Lisa c’est fou. Mon esprit est en fusion, je veux te partager ce magma.

Et toi, ça s’est bien passé ta journée ?

Melville.