L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Des loukoums pour noël #9

Sep
05

Ils se regardent. Ils détournent le regard. Elles se regardent à nouveau. Lisa et Melville. Midi et Minuit. La sorcière et le roi.
« Melville…
– Lisa…
– Oui. »
Alors que leurs chemins se séparent, les deux voyageurs se rapprochent des deux mythes, comme des satellites attirés par deux trous noirs.
Lisa, un instant, se retourne sur son amant. Il est beau, au loin déjà, le corps enserré dans ses atours de voyageur. Il lui tourne le dos, embué par la lumière de la sorcière de Berlin.
Melville, un instant, de retourne vers sa maîtresse. Elle est belle, toujours, les souliers maculés de sable rouge. Elle lui tourne le dos, absorbée dans les lueurs mystiques du prince éthiopien.
Leurs messages se croisent, alors qu’elles ne se regardent pas. « Rendez-vous au levé des étoiles chez l’imam. »

Quand elles se retrouvent, quelques heures plus tard, chacun a déjà une lettre à la main. La deuxième du voyage, la deuxième d’une longue série. Elles l’échangent, en silence, sachant déjà confusément les mots de l’autre. Alors qu’ils lisent leurs confessions, le sage leur ouvre la porte.

Des loukoums pour noël #8

Sep
01

On m’appelle Rose. J’étais promise à un mariage médiocre dans une petite bourgade allemande, avec un militaire un peu bête, un peu gay aussi, ravi de se trouver un alibi. Je me suis hissée à une place bien plus haute que je n’aurais pu le rêver en révélant mes talents de sorcière.

Je ne suis pas l’héroïne. On ne se souviendra pas de moi dans les livres et les légendes. Je suis celle qui regarde, celle qui écoute, celle qui raconte. On m’appelle Rose, ou Balkis. Mon nom n’a pas d’importance. Je suis une silhouette, je suis la terre qui grouille, je ne suis ni Muse ni Pygmalion, ni chercheuse ni sage. En apprenant à regarder, j’ai appris à disparaître, à changer de visage, à arrêter le temps. Moi, ou d’autres qui me ressemblent. Nous sommes les pions de l’histoire, sur nos corps calcinés sont signés les armistices, et sous nos yeux humides se rencontrent les âmes sœurs.

La ligne où le Ciel et l’Océan se croisent s’appelle l’Horizon, et c’est le nom que nous avions donné à ce jour de rencontre entre les Forces du Jour et les Forces de la Nuit. Ils devaient être deux. La Sorcière et le Prince, Midi et Minuit. Il y a eu une erreur. Un bug dans la matrice. Un déséquilibre dans la Force. Un pépin.

Des loukoums pour noël #7

Août
28

Il dit « S’il vous plaît, j’ai faim », mais c’est comme s’il disait « Demain, cette ville sera à moi ». Les doigts de la main qu’il tend vers elle sont longs et fins. Il est grand. Son regard est dense, profond. Celle qui lui fait face est presque la femme de sa vie, et derrière elle, la femme de sa vie fixe intensément celui qui tient la pomme du jardin des Hespérides, presque l’homme de sa vie.

Melville est tombé amoureux immédiatement. La crinière rousse l’attise. Il imagine son pubis clair et constellé. Il imagine enserrer son cou translucide, et mordre sa peau diaphane. Lisa est tombée amoureuse immédiatement. Les yeux noirs l’hypnotisent. Elle imagine leurs cerveaux qui s’échauffent, leurs tripes sur la table, des pages et des pages noircies comme une éternelle lettre.

Lilith est tombée amoureuse immédiatement. Les lunettes l’excitent. Elle imagine son sexe large et dressé. Elle imagine maintenir ses poignets au-dessus de sa tête, et murmurer des choses indécentes dans le creux de son oreille. Ménélik II est tombé amoureux immédiatement. Les cernes le bouleversent. Il imagine leurs discussions passionnées, leurs poèmes à quatre mains, leurs gorges sèches quand le jour se lève.

Des loukoums pour noël #6

Août
24

Je ne suis pas de celle à qui l’on donne d’ordinaire la parole, vous savez. Je suis l’aidante, la servante, la sœur, l’amie. Celle sur laquelle on ne se retourne pas dans la rue. Celle à qui on ne demande jamais son avis, parce qu’elle est toujours d’accord. Je suis le miroir dans lequel se regarde la Sorcière et à qui elle demande : « Miroir magique au mur, qui a beauté parfaite et pure ? ». C’est ma magie, mon pouvoir. Quand je regarde, ils, elles existent. C’est le secret des plus grands marionnettistes : ne jamais regarder autre chose que l’objet qu’on manipule.

Lilith est un très bel objet. Le feu des enchanteresses, incandescent, des orteils à la pointe des cheveux. Elle vit pour être regardée, admirée, conquise et perdue. Tous l’aimeront et désespéreront, la muse affolante.

Des loukoums pour noël #5

Août
20

Elles se promènent dans les rues d’Istanbul, pas très loin de la basilique Saint-Sophie, quand le mendiant les interpelle. Ce n’est pas le premier, au contraire. Mais il y a dans sa voix à lui quelque chose d’incroyablement impérieux, de noble presque.

« S’il vous plaît, j’ai faim. »
Il a parlé en français. C’est Lisa qui a croisé son regard en première. Melville a surtout vu son amante fixer le mendiant avec intensité. Il s’est rappelé de ce regard. Il l’avait déjà vu, la première fois qu’ils s’étaient rencontrés.
L’homme assis aux pieds de la basilique n’est pas sans rappeler les touaregs du Sahara. La peau aussi noire que ses vêtements sont bleus, il observe successivement les amoureux, avant de tendre une main étonnamment sûre.
« S’il vous plaît, j’ai faim. »
Lisa semble paralysée. Mille émotions traversent son visage. La surprise, le désir, la peur, la détermination…
Melville, machinalement, porte la main à l’une de ses nombreuses poches et en sort…

« La pomme ! Elle est là Lilith ! Regarde ! »
C’est au tour de Melville de se figer. Face à lui, à quelques pas à peine, la sorcière de Minuit resplendit. Le voyageur est happé par son regard, au point de ne pas se rendre compte que Rose a déjà saisi le fruit de sa main et s’éloigne. Le mendiant, lui, s’est redressé à la vue du fruit. Il est tout près de Lisa, désormais.

Lilith observe Melville. Un léger sourire traverse son visage. Elle cligne des yeux. Sa bouche esquisse un mot…

Des loukoums pour noël #4

Août
16

La veille de Noël, dans un territoire désormais majoritairement musulman, c’est une étrange sensation pour des Européens. On est loin de l’agitation des mégapoles occidentales. Ici, la pression commerciale est moindre. La ville n’est pas couverte de lumières artificielles et de quatre par trois à la gloire des grandes enseignes. Lisa et Melville sont arrivés au matin dans l’ancienne capitale de l’Empire ottoman. Le décor oscille entre magnificences passées, expansion moderne et misère, bien entendu, quand au pied des immeubles se pressent les réfugiés arrêtés dans leur exode. Istanbul n’est pas aussi magique qu’elles l’avaient rêvée. L’actualité a rattrapé les songes des voyageuses.
Melville regarde Lisa. Elle est en train de négocier avec le gérant de l’hôtel. La chambre était bien réservée, mais…
Nerveusement, il pianote sur son téléphone. Après quatre jours de coupure, il s’accorde une connexion avec le monde. Le temps de recevoir quelques emails, et de prendre quelques contacts.

« Laisse tomber, Lisa. J’ai trouvé quelqu’un qui veut bien nous héberger. En plus je pense que ça va te plaire. »
Elle s’éloigne de l’hôtelier en train de grommeler dans une langue inconnue, l’air interrogateur.
« Raconte ?
– C’est un imam. Un imam soufi. Je crois qu’il est poète, aussi. Qui sait ? Peut-être que c’est encore une figure mythologique ?
– Arrête tes conneries, mon amour. Qui c’est, cet imam ?
– Je le connais pas. J’ai juste posté un appel à l’aide sur un réseau de voyageur, il a répondu dans la foulée. Soufi et connecté, le mec. C’est prometteur, non ? »

Lisa pose sa main sur la joue du voyageur, et l’embrasse longuement.
« Tu sais, le type était OK pour nous laisser une chambre. »
Évidemment qu’il était OK. Personne dit non à Lisa, ou alors pas longtemps.

Des loukoums pour noël #3

Août
12

« Je vais te dire où je voudrais aller ensuite »

Lisa espère secrètement que dans le couloir circule l’annonce d’arrivée à Istanbul, et être ainsi sauvée par le gong. Mais elle sait qu’il reste encore une heure de trajet, environ. Alors, elle s’avoue vaincue.

« Je t’ai parlé de mon enfance, et de mon adolescence.
– Pas tant que ça.
– J’ai grandi dans trois îles. Dans chacune de ses trois îles, j’ai frôlé la mort. »

Elle marque une pause, ménageant son effet. Maintenant, il ne faut surtout pas que le train s’arrête. Melville n’aime pas que Lisa parle de sa mort. Elle en parle souvent, très souvent. Trop. Lui n’aime pas penser à la mort trop souvent. Surtout celle de Lisa.

« La première fois, j’avais 6 ans. Je me rendais à l’école de Saint-Pierre, à la Réunion. Il y avait des travaux sur la route. On marchait sur le trottoir, et au milieu de ce trottoir, il y avait un grand trou. C’était un trou profond, très profond. Une dizaine de mètres au moins. J’ai senti le sol se dérober sous mes pieds. Heureusement, je tenais la main de mon père, et il m’a donc soulevée, pour m’empêcher de tomber.
La deuxième fois, j’avais 10 ans. Il y a eu un incendie, juste à côté de la maison. C’était l’été, en Corse. Le maquis, ça brûle comme de la paille. Je me rappelle encore du vrombissement des canadairs au-dessus de nos têtes, les cascades d’eau sur les plaines rougeoyantes. On a failli être évacués, mais finalement, ils ont réussi à contenir les flammes.
La troisième fois, j’avais 17 ans. J’étais au lycée Schœlcher, dans la salle de théâtre, et le sol s’est mis à trembler. Mon lycée était, non, il est toujours construit sur les hauteurs de Fort-de-France, comme si on avait creusé une montagne. Un mur de béton permet de soutenir la terre pour éviter que le reste du quartier ne s’effondre sur nos gueules. »

Elle mime le mur de béton derrière les bâtiments du lycée avec ses mains. Melville s’est détendu, mais il demande quand même :
« Le mur s’est effondré ?
– Non, mais si le tremblement de terre avait été un tout petit peu plus fort… Attends, en fait, je crois que j’étais pas au lycée ce jour-là. »
Le garçon éclate de rire. Lisa, elle, rougit de honte, mais elle demande quand même :
« Pourquoi tu rigoles ?
– Mais t’as pas du tout failli mourir, Lisa !
– Attends, y’a aussi une autre fois au festival du vent de Calvi, quand j’avais onze ans, avec un essaim de guêpes… non, c’est nul. »

Elle a l’air si déçue que Melville aimerait se retenir de rire, mais c’est très difficile. Lisa a envie de pleurer, mais au lieu de ça, elle réfléchit, très vite, et puis elle dit :
« Laisse tomber. C’est une mauvaise idée. On a qu’à aller au Japon. J’ai toujours rêvé d’aller au Japon. »
Il n’a plus du tout envie de rigoler. Elle te parle enfin de ses îles, et toi tu te fous de sa gueule. Quel con, mais quel con.
« Lisa, pardon. Je suis désolé.
– Non, mais t’as raison, c’est nul, faut que je trouve une meilleure idée de prétexte. J’avais envie de me rendre dans les endroits où j’avais survécu à la mort, mais en fait j’étais pas vraiment en danger, sauf dans la première histoire.
– Mais… y’a pas besoin de prétexte pour aller visiter des endroits importants pour toi.
– Pour le Japon, j’aimerais qu’on se mate quelques films ensemble d’abord. Je veux aller dans des endroits assez précis.
– …
– Melville. C’est pas grave. Mon idée était nulle. En plus, je sais pas si j’ai envie d’y aller avec toi, sur mes îles, c’est compliqué… ça te plaît le Japon ? »

Il se sent très mal, et elle voit qu’il se sent très mal. Elle connaît cette spirale. Elle va se sentir mal qu’il se sente mal, et puis il va se sentir mal de se sentir mal alors qu’à la base, c’était elle qui se sentait mal.

“Cut”

Elles l’ont dit en même temps. Melville prend les mains mates de Lisa dans les siennes, puis il les embrasse, doucement, délicatement. Elle ferme les yeux, et elle se concentre sur la sensation de la bouche de son amour contre sa peau.

« J’avais envie de t’impressionner.
– Tu m’impressionnes, Lisa.
– … en plus, je sais pas pourquoi j’ai voulu axer mon voyage sur la mort. Si, je sais. Mais ça ne colle pas. J’ai pensé aussi à l’idée de la mort des autres. Quand j’avais sept ans, à la Réunion, une de mes amies est morte attaquée par un chien.
– Devant toi ?
– Non. Le problème, c’est qu’en fait, y’a eu plusieurs morts importantes quand j’étais en Martinique, mais aucune quand j’étais en Corse. »

Elle a l’air déçue. Des fois, il se dit qu’elle est folle. Et puis il se rappelle que c’est cette bizarrerie, ce décalage, qui le fascine.

« Je crois que je me suis mise la pression pour ce choix du prochain voyage… est-ce que cette histoire de mariage, ça te fout la pression ?
– Le mariage du petit fils de Balkis ? Non, je m’en fous. »

Il plaisante encore. Elle est encore un peu fragile, mais elle voit son sourire joueur et elle fond. Elle se penche pour l’embrasser tendrement. Elles ferment les yeux, front contre front, profitant de la présence de l’autre.
« J’ai besoin d’un prétexte pour retourner dans mes îles. J’ai besoin d’une histoire.
– Je sais. Je ne moquais pas de toi. J’ai trouvé ça drôle, et touchant.
– Je sais. Je veux vraiment aller au Japon. Je suis pas prête pour les îles.
– D’accord. Je crois qu’il faut qu’on s’habille, on arrive bientôt à Lygos. »

Des loukoums pour noël #2

Août
08

Le Prince de Midi a reçu une lettre de sa grand-mère. Elle lui a été apportée au cœur du désert de Danakil. Comme son père, et le père de son père, et le père du père de son père, Ménélik II a pris la route la veille de son couronnement. Les hommes et les femmes libres sont les meilleurs sujets, les rois fantômes les meilleurs rois.

La lettre a été postée il y a deux mois, et elle lui parvient seulement deux jours avant la date fatidique. Le prince sait déjà ce qu’elle contient. Néanmoins, il ouvre l’enveloppe. Un billet pour Istanbul, au départ de l’aéroport de Djibouti.

Pas de temps à perdre. L’homme ramasse son maigre campement et le charge sur son dos. Dix heures de marche pour rejoindre l’arrêt de bus le plus proche. Puis cinq heures de route pour rejoindre l’aéroport. Et six heures de vol. Et, au bout du voyage, la femme de sa vie.

Des loukoums pour noël #1

Août
04

Le jour se lève à peine quand elles se réveillent en territoire turc. Melville est le premier à se redresser dans son duvet pour observer l’horizon. Lisa est réveillée dès les premiers mouvements de son amant, mais elle préfère rester allonger, observer son corps à lui, déjà tendu vers ailleurs.
Quelques minutes plus tard, il est hors de la couchette, attrapant un carnet. Il s’assoit, nu, face à Lisa. Déjà, le crayon dessine des lignes troubles sur le papier.

« Tu écris quoi ?
– Je sais pas dessiner, alors je raconte ce que je vois devant moi. Tes courbes, tes cheveux, tes yeux, tes poils. Ta bouche qui me rappelle les framboises. Non, les myrtilles. Tu veux aller où après Istanbul ?
– Mais on est même pas encore arrivé ! Tu ne veux pas profiter un peu de ce qu’on a à vivre demain plutôt que de t’inquiéter pour la semaine prochaine.
– Lisa. Bien sûr que je vais m’inquiéter pour la semaine prochaine. Mais c’est parce que je m’en inquiète aujourd’hui que je pourrais profiter demain des ruelles de Byzance. Tu veux aller où ?
– Je ne sais pas Melville. J’ai peur, tu sais. Tu n’as pas voulu répondre quand j’ai parlé de t’épouser. Tu es certain qu’on va aller au même endroit, toi ?
– Non. C’est aussi pour ça que je te demande où tu veux aller, mon amour. Moi j’ai des idées, tu sais bien. Mais là, j’ai envie de te suivre. J’ai besoin de voyager plus avec toi avant de peut-être t’épouser. De mieux connaître tes territoires.
– Tu le connais, mon territoire. Tu l’envahis sans cesse. Viens, j’ai envie de sentir ta peau contre la mienne. »

Melville pose son crayon. Délicatement. Son carnet. Méthodiquement. Alors qu’il s’allonge contre Lisa, dans les replis du duvet, il lui glisse à l’oreille. « Si je t’épouse un jour, je crois que ce sera sans témoins, au pied d’un arbre gigantesque. » Lisa est dos à lui, les yeux fermés. Elle ne bouge pas, elle ne dit rien, mais il est certain qu’un sourire mystérieux traverse son visage.

« Je vais te dire où je voudrais aller ensuite. »