L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

L’ocre et les serments #9

Nov
15

Rose a fouillé Istanbul de fond en comble pour retrouver les quatre étrangers. Elle a interrogé tous les passants, tous les marchands, tous les mendiants. Mais personne n’a rien vu, ou alors tout le monde a préféré se taire. Balkis, elle, semblait rester sereine. « Mon travail est fait, mon heure est venue. Je peux me retirer maintenant. » 

Rose n’a pas compris. Que la reine de Saba se retire juste avant le mariage. Juste avant la nouvelle aube. Ça n’avait aucun sens. Mais elle n’a rien dit, par respect ou par crainte. 

Balkis s’en est allé. Cela fait bientôt cinq jours. Les préparatifs du mariage ont commencé, paraît-il. Pourtant, Rose n’a pas vu de costume ou de robe. Aucun invité ne s’est présenté à elle. Aucun parent non plus. Quand elle interroge le personnel de l’hôtel, on lui confirme que tout est en ordre, mais elle n’a pas le droit d’en savoir plus. 

Tout ce que Rose sait désormais, c’est que les mariés ne sont pas là. Ils ont disparu avec « les putains de touristes », comme elle dit. « Quelque chose ne va pas. Quelque chose ne se passe pas comme prévu, je le sais. » Elle rumine seule, le soir, à la terrasse du café, en espérant que des silhouettes familières vont apparaître au bout de la rue. 

Et la cinquième nuit, c’est ce qu’il advient. 

L’ocre et les serments #8

Nov
11

LE CHŒUR
Elles ont couru à travers la ville, rousse terre, brune feu.
Elles ont couru à travers la ville, et derrière elles leurs amoureux
Le bateau les attendait sur le fleuve, à son bord il n’y avait
Qu’un capitaine aux cheveux sombres, et au regard acier
Les amants prennent toujours le large, quelle que soit la légende
Les voilà enfin réunis, prince, poète et compagnie
Quelle sera l’issue, mariera-t-on enfin
Le Prince de Minuit
et la Sorcière du Matin 

LISA : Alors c’est toi la sorcière dont m’a tant parlé Melville ?

LILITH : Melville ? Oh, c’est donc ton nom, l’écrivain. J’imagine que c’est moi, oui. 

LISA : Je m’appelle Lisa.

LILITH : Je sais qui tu es. 

LISA : M… Melville t’a parlé de moi ?

LILITH : Il n’a pas eu besoin. (à Melville) Déshabille-toi. (il s’exécute).

Les doigts de la sorcière tracent sur le corps de l’écrivain des lignes, toujours les mêmes, qui partent de son ventre vers son cou, passent sous son aisselle droite, puis autour de son bras. 

LILITH : Tu te souviens, l’écrivain ? 

MELVILLE : J’ai de notre rencontre des souvenirs brumeux, Lilith. 

LILITH : Ces lignes… tu ne te souviens pas. (elle rit, démente) Il ne s’en souvient pas !

LISA : Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer ce qui se passe ? 

LILITH : Il n’a pas eu besoin de me parler de toi parce que tu es là. (elle dessine du bout des doigts, puis du bout des lèvres sur le corps frissonnant de l’écrivain) Tu es là, Lisa. Viens. (elle lui prend la main) Touche.

Tandis que Lilith déshabille Lisa, Ménélik s’assoit dans un fauteuil, non loin du lit. Il attrape dans sa besace un livre, qu’il ouvre sur ses genoux. Quand il conte, sa voix évoque le grondement du vieux bois sous le vent.

MENELIK
Aussi se lève en secret à présent ; l’exaltée, la nuit vient
Emplie d’étoiles et bien peu soucieuse de nous,
Brille l’étonnante là-bas, l’étrangère parmi les hommes,
Par-dessus l’arête des monts passant triste et splendide

L’ocre et les serments #7

Nov
07

Lisa fait la gueule. Elle déteste qu’on lui donne des ordres. Quand à la perspective de rencontrer la sorcière rousse… elle ne sait pas trop ce qu’elle ressent. C’est à la fois trop tôt, et trop tard. Je serai invitée au mariage de la sorcière rousse et de mon écrivain… attends Lisa, depuis quand tu crois à ces conneries ? 

« Moi, j’y crois pas, mais quand tout le monde autour de toi croit n’importe quoi…

– Amour, tu parles toute seule. »

Melville tient dans sa main la main de son amoureuse. Il sent son cœur battre tout contre le sien. Elle est stressée. Normal. Lui, il est déjà ailleurs : les itinéraires pour le Japon se dessinent dans sa tête. C’est sa façon de réagir aux déconvenues, aux sorties de route : il compose des sentiers alternatifs entre ses synapses, il construit, brique par brique, des vaisseaux pour des voyages imaginaires. Et en même temps il est là, main dans la main, avec Lisa la poète torturée. Et en même temps il est curieux de la fin de l’histoire de la pomme sacrée, de la Reine de Saba, du prince-mendiant et de la sorcière rousse.

Le hall de l’hôtel est bondé, mais Lisa repère immédiatement les deux protagonistes. Ménélik lui fait un grand signe, apparemment très heureux de la voir, et il se lève même pour la prendre dans ses bras. Lilith est plus sobre, saluant Melville d’un hochement de tête. Les mouvements de la sorcière sont lents et maîtrisés, ceux du prince sont souples et légers comme une danse. 

Les yeux clairs de la sorcière dévisagent Lisa. 

Les yeux sombres du prince dévisagent Melville.

Rose de son côté, scrute les alentours. Soudain à son oreille rétentit une voix d’un autre siècle.

« Madame, au nom des Dieux, fuyons ! »

Derrière elle se tient la nourrice de toutes les nourrices, la mère de toutes les mères, la sorcière de toutes les sorcières. Nous sommes le monde et, en même temps, nous ne sommes rien. Rose avale sa salive devant l’imposante créature, et puis elle répond, d’une voix étranglée. « Hélas, daignez-vous m’entendre, Madame, à mes conseils daignez enfin vous rendre ». 

Elles se regardent. 

Balkis sait que Rose est en colère. Elle sait aussi qu’elle ne fera rien. Les jeunes sorcières ne savent pas utiliser l’obscur intelligemment. Elle apprendra. Ou elle n’apprendra pas. Peu importe. Pendant que la rose montrait ses épines à des étrangers, la vieille dame réunissait les amants séparés. 

« Pourquoi les as-tu ramenés ici ? 

– Je. J’ai pensé que.

– Tu as pensé quoi ?

– J’ai pensé que.

– Tu penses mal. Tu penses trop. Pourquoi les as-tu ramenés ?

– Je suis désolée.

– Je n’ai pas de temps pour tes excuses. Regarde. »

Rose tourne la tête. Les quatre amants ont disparu. 

L’ocre et les serments #6

Nov
03

Lisa et Melville sont surexcités. Si la pomme est vraiment sacrée, c’est que Balkis est vraiment la reine de Saba. Et alors, Ménélik est bien le descendant de Salomon, et Lilith est bien sa promise. 

« Tu sais Lisa, moi je ne faisais que raconter des histoires, hein. Mettre un peu de mythologie dans nos pas de touristes.

– Melville, je sais. Mais tu devrais savoir maintenant que les histoires qu’on raconte finissent par devenir vraies. 

– Arrête tes conneries Lisa. C’est un truc qu’on dit aux gamins, ça.

– Ah oui, et comment tu expliques ce qui nous arrive, là ? 

– VOS GUEULES ! »

Les amants se sont tus. Devant eux, Rose vient d’exploser. On ne croirait pas qu’un si petit bout de femme peut avoir dans le larynx les trompettes de Jéricho. Les vitrines du café ne sont pas brisées, mais c’est tout comme. 

Quand elle reprend la parole, c’est un filet d’hydrogène liquide qui s’échappe de sa bouche. 

« Maintenant, on va arrêter les conneries. Vous allez me suivre tous les deux et on va mettre la main sur les futurs mariés. Je veux vous voir tous les quatre dans la même pièce pour tirer ça au clair. Et si une vieille tire les ficelles, je veux la voir aussi. On est tous à Istanbul pour une raison, et j’ai bien l’intention de savoir laquelle pas plus tard qu’aujourd’hui. »

À peine finie sa phrase, elle se dresse. Melville et Lisa suivent le mouvement sans broncher. L’évidence a traversé leurs regards : à cette rose-là, il ne vaut mieux pas se frotter. 

Ils traversent à nouveau la médina, puis la ville. Au pas de course ou presque. La petite femme n’a pas l’air du coin, mais elle semble connaître les ruelles comme le dos de sa main. 

Passant la maison de Shirdi Al-Hassan, Melville distingue l’imam en train d’écrire en compagnie de son chat persan, mais sans avoir le temps de le saluer. Quelques quartiers plus loin, les trois étrangers sont aux portes de l’hôtel à nouveau. 

L’ocre et les serments #5

Oct
30

Le taxi s’est arrêté dans un nuage de poussière. Dehors, le brouhaha de la ville. Les gens crient, s’interpellent. Les véhicules klaxonnent, les mobylettes pétaradent. Mais à l’intérieur de l’habitacle, c’est encore le calme qui domine. Le conducteur a bien essayé de lancer l’autoradio, mais son passager lui a intimé l’ordre de s’abstenir. Un ordre presque silencieux. Un sifflement d’air entre ses lèvres quand la main s’est approchée de l’interrupteur. Un claquement de langue qui a sonné comme un coup de fouet, et le chauffeur de taxi a prestement repris le volant. 

Il est beau, et il le sait. Sa chemise est impeccable, son pantalon parfaitement ajusté. Il porte un veston avec une broche au côté droit. Ses cheveux corbeau et ses pattes lui donnent un air de marin. D’ailleurs, s’il arrive en voiture, il sait déjà qu’il repartira par la mer. 

La flamme de son briquet vacille, et la fumée d’une première bouffée de cigarette s’échappe bientôt. 

« C’est parfait ici. Je te remercie. »

Il adresse un sourire énigmatique au chauffeur avant d’attraper sa vareuse. Dehors, l’air est chargé de senteurs, à cause des magasins d’épices qui jalonnent la rue. S’y adjoignent pour lui les senteurs du tabac qui se consume. Il prend le temps de terminer sa cigarette et contemple la ville où autrefois il fit l’amour à une sorcière. 

« Istanbul ma vieille, me voilà. Je vais te prendre un bateau et quelques voyageurs, et je vais les emmener derrière l’horizon. Mais avant, j’ai deux mots à dire à quelqu’un… »

L’ocre et les serments #4

Oct
26

Personne ne sait exactement ce qu’il s’est passé, entre ces deux-là. Est-ce que c’était l’atmosphère du jour de Noël, est-ce que c’était l’odeur des loukoums, les mille saveurs du café turc, est-ce que c’était le destin ? Ménélik et Lilith, le Prince et la Sorcière, Midi et Minuit.

Il y a eu cette musique. Ou peut-être cette phrase. Le grain du papier sous les doigts du poète, le dévoilement d’une canine dans la bouche de la renarde. Quelque chose, au milieu d’une conversation maladroite, qui les a attrapé, et soudain, c’était comme si elles se regardaient pour la première fois. Et le corps de la vieille Balkis, derrière sa colonne de marbre, s’est enfin relâché.

« Elles s’aiment, car elles ne pouvaient que s’aimer », a-t-elle murmuré, comme si c’était une surprise, car c’était une surprise.

Il y avait, assez d’amour
pour quatre, pour cent, pour mille
Il y avait, assez de peur
pour finir seul, talent d’Achille

pour le sublime, pour les délices
pour le médiocre, l’Apocalypse

L’ocre et les serments #3

Oct
22

Rose n’écoute pas. Les voyageurs ne comprennent rien. Ils ne comprennent jamais rien. L’écrivain pense que tout va rentrer dans l’ordre, qu’en expliquant le malentendu et en reconstituant le puzzle, on pourra réparer ce qui a été cassé. Mais certaines choses sont irréparables. La rencontre entre Minuit et Midi, c’était supposé être un Big Bang. Et.
Rose crie. Personne ne le voit, car elle ne montre rien, à peine quelques vaguelettes à la surface de l’eau. Elle se retient avec une telle force que ça bloque dans sa poitrine, comme si ses poumons avaient gonflé au point d’oppresser sa cage. Thoracique. Obnubilés par ce qu’ils pensent avoir compris, les deux idiots se racontent. C’est un jeu pour eux. Une jolie histoire pour le coin du feu, une anecdote pour une soirée diapo.

Elle capte des bribes. Ils n’ont pas recollé tous les morceaux, mais suffisamment pour s’imaginer qu’ils ont un rôle à jouer… Enfin ! ils se taisent. Ils n’ont aucune idée de ce qu’ils ont détruit. Elle se sent soudain prise d’une immense fatigue, le genre de fatigue qui donne envie de dormir mille ans, mais elle reste solide. Au fond, elle sait que ce n’est pas de leur faute. Pas vraiment. Non, la coupable est ici, à Istanbul.

La rage de Rose est calme comme l’œil du cyclone.

L’ocre et les serments #2

Oct
18

Shirdi Al-Hassan ne prête pas attention aux enfants qui jouent un peu bruyamment dans la cour. Tout à sa concentration, il trace les pleins et les déliés du bout de son calame. Chaque rencontre est un poème. Celle d’hier c’est un poème d’amour, c’est sûr.
Il dessine le voyage d’une oracle en toge et d’un marin en vareuse. Il écrit leurs mots doux et durs. De son ami Hugo, Shirdi a hérité les cases et les phylactères dans lesquels il glisse sa calligraphie.
Au loin, à l’horizon, il dessine un bateau sur lequel elles embarqueront bientôt. Leur destination, il la racontera dans le chapitre suivant.

L’ocre et les serments #1

Oct
14

Quand les amoureux sortent de l’hôtel un peu déboussolés, une silhouette gironde s’interpose.
« Il faut qu’on discute, l’écrivain. »
Lisa et Melville restent interdits. Ils n’ont pas encore reconnu Rose. Pourtant, ils la suivent docilement, sans poser de question. Étonnamment, elles finissent toutes trois par atterrir dans le café où Lisa a passé la journée précédente avec Ménélik.
Rose n’a pas encore décroché un mot que le serveur leur verse déjà trois thés brûlants et parfumés dans des verres ouvragés.
« Comment vous vous appelez ? »
Elles ont parlé toutes les trois en même temps. Juste à la même seconde.
Rose a le visage dur et fermé. Alors Lisa prend l’initiative.
« Moi je m’appelle Lisa. Lui, l’écrivain comme vous dites, il s’appelle Melville. On est des voyageurs. On vient de France et Istanbul, c’est notre première étape. »
Dans le silence qui suit, il ne semble pas aux amoureux que Rose se décrispe. Pourtant, elle finit par prendre la parole.
« Je m’appelle Rose. Je suis l’amie de Lilith. »
« La voleuse de pomme », laisse échapper Melville dans un murmure alors que le souvenir lui revient.
« Pas la voleuse. La gardienne. Cette pomme est un fruit sacré, elle n’avait rien à faire en votre possession ! »
« Comment ça un fruit sacré ? Mais c’est Balkis qui… »
Lisa s’est interrompue. Dans sa tête, les pièces du puzzle trouvent leurs places.
« Balkis ? »
« La reine de Saba », jette Melville qui lui aussi semble réaliser. « Écoutez, je crois qu’il y a eu un gros malentendu. »