L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Solstice à Paris #12

Juil
31

Balkis est arrivée tôt ce matin à Halkali, dans la banlieue d’Istanbul. La petite vieille a demandé à un jeune homme de l’aider à descendre sa petite valise, et elle a marché à petits pas jusqu’à l’arrêt de bus. De là, elle a pris la ligne 79 jusqu’à Nevizade.

Elle s’est endormie sur l’épaule de sa voisine qui, malgré le fait qu’elle aurait aimé avancer dans son roman, n’a pas osé la réveiller. Elle est descendue à quelques pas de la rue dans laquelle elle habite aux alentours de dix heures.

Le quartier où elle vit depuis quinze ans maintenant est déjà noir de monde alors qu’elle franchit les derniers mètres qui la séparent de chez elle. Elle achète une botte de menthe sur le chemin. Un tour de clé dans la serrure, elle pénètre dans sa maison. Péniblement elle gravit une à une les marches du grand escalier qui conduit à l’étage. Dans la cuisine, elle remplit une casserole d’eau du robinet qu’elle place sur un feu fort. Elle sort ensuite une théière, du thé vert, du sucre et la botte de menthe. Le voyage est enfin terminé

En sirotant quelques minutes plus tard le liquide précieux contenu dans un verre fin et ouvragé, elle repense aux événements de ses derniers jours. Un sourire malicieux au coin de ses yeux compose une fractale de petits plis rieurs. Elle pense aux deux amoureux du train, à la sorcière de Berlin, et enfin, à son petit-fils.

Comme son père, Ménélik II aime les belles histoires. Quand il était petit, tout petit, il se blottissait dans les jupes de sa grand-mère, et elle lui racontait les plaines et les déserts d’Éthiopie. La dernière fois qu’elle l’a vu, juste avant de partir pour la Turquie, il avait dix ans. Elle l’a serré fort contre son coeur, et puis elle a collé son front contre son front et elle a dit : « N’oublie jamais que tu es le Prince de Midi, et que tu épouseras la Sorcière de Minuit »

Parfois, le destin a besoin d’un petit coup de pouce.
Ou de pomme.

Solstice à Paris #11

Juil
27

Il n’y a personne d’autre

dans leur compartiment du Bosphore Express, en cette saison le train circule presque à vide.

Au début, elles sont restées très sages. Lisa a monté des enregistrements sur son ordinateur pendant que Melville avançait dans son roman. Et puis, le contrôleur est passé pour vérifier les billets, et enfin, alors que la nuit tombait sur les plaines balkaniques, la vieille lampe du compartiment s’est brusquement éteinte.

Tudum, tudum, tudum. C’est fou comme ce train fait le bruit d’un cœur qui bat.Melville est nu, et la lumière de la lune caresse ses épaules, son torse, son ventre. Il est debout, au milieu des couchettes, agrippé au matelas de l’une d’entre elles pour ne pas trop tanguer. À ses pieds est agenouillée Lisa. Tandis qu’elle le suce, il profite des paysages bulgares qui défilent derrière la vitre.

Le train ralentit au milieu d’une petite ville, appelée Svilengrad. C’est l’une des dernières avant d’entrer en territoire turc. Une ville comme elles en ont traversé des dizaines depuis leur départ. Parfois, le train s’arrête, et des voyageurs montent. Impossible de prévoir.

Elles attendent, immobiles, silencieuses, alors que le train ralentit. Seule la langue de Lisa s’active. Elle sent, sous ses genoux, le vrombissement du train presque à l’arrêt.

A Svilengrad, le train ne s’est pas arrêté. Lisa non plus.

Solstice à Paris #10

Juil
23

Lilith retrace les errances de sa nuit passée.

Les nuages irisés impriment encore sa rétine, mais les rencontres d’il y a quelques heures s’effacent comme des traces de pas dans un sable battu par les vagues.
Il y a bien eu cette femme au cœur de la nuit. C’est diffus, presque intangible. Lilith se souvient d’avoir porté les yeux au ciel. D’y avoir observé les constellations s’agiter. Le marin et la danseuse s’entrecroisaient dans le firmament. Et devant elle, une silhouette au corps couvert de mille voiles entrelacés de fils d’or lui tendait une main impérieuse.
Lilith se souvient les échanges de cadeaux. La reconnaissance. L’espoir. Les promesses. Non, pas de promesses. Les serments, peut-être.
Lilith voit les reflets jaunes dans la paume de la reine voilée. Elle sent le papyrus contre ses doigts.

« Lilith ? Lilith ? » La jeune femme redresse la tête. Devant elle, Rose, emmitouflée dans son plaid Mickey, une tasse de thé fumant à la main, la regarde intensément. « Tu penses à quoi ? Ça fait dix minutes que tu décroches pas un mot ! »
La grande rousse plonge la main dans sa poche pour en ressortir une feuille de papier froissée.
« C’est quoi ?
Rose, il faut que je te dise. La pomme, je crois que c’est moi qui l’ai prise. Je crois que je l’ai donné à quelqu’un en échange de quelque chose.
QUOI ? Mais pourquoi t’as fait ça ? Tu m’as toujours dit que la pomme, elle était sacrée, qu’il fallait la protéger à tout prix.
Rose. Calme-toi. Je t’aime, et tout va bien se passer. La pomme, je sais exactement où elle est, ou en tout cas où elle va être. »
Triomphante, Lilith tend à sa compagne le papier désormais défroissé. Sur le billet d’avion, il est inscrit que les deux jeunes femmes décolleront dans deux jours de Tegel pour atterrir quelques heures plus tard à Istanbul.

Solstice à Paris #9

Juil
19

Quand le train repart, Lisa a l’air mystérieux de celle qui sait quelque chose, mais ne le dira pas. Contrairement à son habitude, elle ne profite pas du premier interstice venu pour glisser ses secrets à l’oreille de Melville.
Lui voit bien qu’elle dissimule. Au début ça l’agace un peu. Et puis, rapidement, il se plonge dans un carnet qu’il emplit de notes illisibles.

« Tu fais quoi ? » Lisa est contre lui, à lire par-dessus son épaule. Enfin pas vraiment à lire. L’écriture de Melville est saccadée, déformée, tellement qu’on dirait qu’il dessine des vagues sur la page. Pour un œil non exercé, il est rigoureusement impossible de comprendre ce qu’il vient de noter. Et Melville lui-même se plaint parfois de ne pas arriver à se relire. Mais là, on dirait que ça va.

« Je prépare le guide d’Istanbul. On peut décemment pas voyager dans une ville comme ça sans guide, et puisque ni toi ni moi n’en avons pris, je me suis dit que j’allais l’écrire. Je pourrais te faire visiter cette ville que je ne connais pas, et tu pourras annoter mon guide en précisant à quel point il est peu fiable. Tiens d’ailleurs je me rends compte que j’ai oublié d’indiquer les dates des grandes célébrations, comme le mariage du petit-fils de la reine de Saba. »

Lisa regarde Melville d’un air faussement sévère. « Mais tu racontes n’importe quoi ! »

Oui Lisa, bien sûr qu’il raconte n’importe quoi Melville. A-t-il jamais raconté autre chose ? Mais c’est quand il raconte n’importe quoi qu’il se révèle, qu’il s’envole. Et pour voyager là où vous allez, il faudra bien un peu de ça.

« On va où après Istanbul ? » Melville n’a pas répondu à la question de la jeune femme. Mais il attend désormais fermement une réponse.
« Tu veux dire une fois qu’on sera marié ? »

Ça y est, elles jouent toutes les deux à celle qui ne répondra pas. Elles commencent à danser. Un pas en avant, une roulade en arrière, quelques entrechats, deux claquements de doigts et on recommence. Petit à petit, le silence se fait dans le wagon. Les autres passagers observent les amants comme on assisterait à une pièce de théâtre. Quand enfin Lisa embrasse Melville à pleine bouche, on pourrait même entendre des applaudissements. Ces deux-là mettent en scène leurs moindres clignements de paupière, ces deux-là jouent la comédie sans planches, sur une scène qui file droit vers Constantinople.

Solstice à Paris #8

Juil
15

– Lilith ?

La chevelure flamboyante caresse en cascade ses reins tachetés d’étoiles de rousseur. La sorcière rousse observe, de la fenêtre de sa chambre berlinoise, la course effrénée dans les magasins pour les derniers achats de Noël. Sur la table de chevet, le carton de LSD qu’elle a léché la veille. La redescente donne au quartier des couleurs d’ardoise et de lune. Ou d’aurore boréale.

– Lilith…

Celle qui parle se tient dans l’embrasure de la porte. Elle est petite, plutôt ronde, mignonne, anxieuse. Elle fait partie du même convent que Lilith, et bientôt elle sera son témoin de mariage. Mais cela, ni l’une ni l’autre ne le sait. Pour l’instant.

– Lilith…
– Rose, je t’avais entendue la première et la deuxième fois.
– Je suis désolée.
– Arrête de t’excuser.
– Pardon, je. Ah !
– Rose.
– Oui, pardon, je disais… Lilith…
– C’est moi.
– La pomme. Elle a disparu.
– QUOI ?!

Solstice à Paris #7

Juil
11

La Reine de Saba a de multiples noms, et de multiples histoires. Par contre, elle n’a eu qu’un seul fils. Ménélik, fils du roi Salomon, roi des rois d’Éthiopie. Aucune épouse connue. Lisa, frénétique, parcourt le web sur son téléphone, à la recherche d’informations supplémentaires. Moi aussi, je peux construire des cathédrales. Moi aussi je peux recoller les pièces du puzzle. Elle essaie de se rappeler de la photo que leur a montré Balkis. Mais tout est flou.

– Lisa, ça va ?
– Oh pardon, je t’ai réveillé ?
– Non, non… qu’est-ce que tu fais ?
– Je cherche la promise du fils de Balkis.
– Tu veux dire du petit-fils ?

Melville se redresse, enthousiaste, et s’extirpe des draps pour attraper un carnet. Il est nu. Elle le mate, ostensiblement, alors il se cambre un peu quand il se baisse pour fouiller dans son sac. Quand il revient dans le lit, elle n’a plus du tout envie d’investiguer.

– T’as trouvé quoi ?
– Rien. T’es beau.
– Ah bon ? La lignée de Salomon est donc si mystérieuse ?
– Il y a bien un groupe, les Falashas : des juifs qui disent avoir pour roi un descendant de Ménélik Ier.
– Ménélik… ?
– Le fils de notre Reine.
– Ah…
– Melville ?
– Oui ?
– J’ai envie.

Solstice à Paris #6

Juil
07

Il fait déjà nuit dans la chambre. Elles ne sont pas encore parties chercher à manger. Elles ont pris une douche, chacun leur tour, et puis ils ont fait l’amour presque cérémonieusement. Nu, Melville parle à Lisa.

« Elle s’appelle Balkis. Elle est encore plus vieille qu’elle en a l’air, tu sais. Dans sa jeunesse, tout le monde l’appelait “la reine de Saba”. C’était la souveraine mystérieuse de l’orient. On raconte aussi que c’était l’amante de Salomon. La sorcière et l’exégète. Elle lui a appris les secrets de la magie et les mystères des sept voiles, il lui a raconté toutes les sagesses ancestrales réunies dans sa bibliothèque.

On dit que la reine de Saba avait un jardin merveilleux, le jardin des Hespérides, dans lequel poussaient des arbres incroyables. Au milieu trônait le pommier qui aux pommes d’or, celles qui apportent la vie éternelle. Certains ont même soupçonné Salomon de ne s’être lié à Balkis que pour mettre la main dessus. Mais je crois, moi, qu’il l’aimait sincèrement. Que quand elle s’est dévoilée à lui après les cérémonies sans fin et le lourd protocole qu’une suite de diplomates ont imposés lors de la visite de la reine au roi, il a découvert sous les multiples masques et drapés qui la dissimulaient une personne bien plus humaine que sa fonction ne laissait deviner. D’une telle humanité qu’on aurait voulu l’endosser, s’y joindre, s’y fondre.

Je ne sais pas ce qu’est devenu Salomon depuis, mais en tout cas on a eu de la chance de croiser Balkis, jamais je n’aurais imaginé qu’elle prenne le train.

Tiens, au fait. » Il porte la main à sa poche. « Elle nous a laissé un cadeau. » Dans sa main, la pomme brille d’un jaune presque métallique.

Solstice à Paris #5

Juil
03

Melville connaît bien Budapest. Il y a vécu un an pendant ses études. Sûr de lui, il guide Lisa dans les ruelles vers l’hôtel.
Le quartier était un peu craignos à l’époque, mais ici comme ailleurs la gentrification a fait son œuvre et on y trouve désormais plutôt des bars faussement bricolés et des restaurants à burger envahis de trentenaires branchés. Sur le chemin, il se penche vers elle et lui glisse :

« Il faut que je te raconte. La femme que nous avons rencontrée dans le train en fait je sais qui c’est. Je m’en suis rendu compte au milieu du trajet. C’est quelqu’un de très important ».

Solstice à Paris #4

Juin
30

Quand elles se quittent à Budapest, avant de sauter dans le train qui la conduit à Bucarest, la vieille leur donne une adresse, et un numéro de téléphone.

– Vous viendrez, hein, au mariage ? Vous viendrez, n’est-ce pas ?
– On viendra c’est promis !

Devant l’assurance de Lisa, la petite vieille s’éloigne heureuse. Melville, lui, affiche un grand sourire satisfait.

– Quoi, elle est sympa, non ?
– T’as promis, Lisa.
– C’est une formule de politesse, je…
– Tu as promis.
– Oh non, zut alors, on être obligés d’y aller maintenant…

Elle le regarde, joueuse. Sur le quai de la gare de Budapest, les criminels de l’Orient Express s’activent pour rejoindre leur correspondance. Les couples s’étreignent, les familles se disent adieu. Au milieu de la cavalcade, Lisa s’approche de Melville. Elle caresse du bout de son nez la joue de son amant, et elle murmure, au creux de son oreille :

– Tu sais que quand on sera là-bas, je vais te demander de m’épouser ?

Solstice à Paris #3

Juin
27

Melville observe Lisa parler anglais.

Toujours, ses consonnes tombent comme des pierres dans le miel de ses voyelles. Sa langue caresse ses dents, elle ouvre la bouche pour rien, ses yeux s’écarquillent ceux d’un personnage de cartoon. Elle touche sa nuque, ses cuisses, ses hanches… elle se touche tout le temps. Melville observe Lisa, et il s’imagine la prendre, lui debout, elle à genoux sur la banquette.

Elles ont inventé un jeu, une sorte de cluedo géant dont les protagonistes sont les passagers du train.


Quand c’est Lisa qui choisit le coupable, c’est toujours une histoire très simple. Souvent des histoires d’amour qui tournent mal. Les relations entre les passagers sont fouillées, comme si elle les connaissait personnellement. Lisa est tendre et cruelle. C’est sa façon d’aimer l’humanité.

Quand c’est Melville qui choisit le coupable, l’histoire est réglée comme du papier à musique. Tout ce qui a eu lieu ne pouvait mener qu’à cet acte ignoble. Si le suspect a pris son café à 10 h pile, c’était pour une raison, précise. Ce garçon, qui ne croit ni au destin, ni au hasard, crée des fictions cathédrales de déterminisme.

Elles jouent. Elles ne ressentent pas la fatigue. Plus rien n’a d’importance. Elles créent, et le monde disparaît. Il n’existe plus qu’un fil, tendu, entre deux galaxies qui se foncent droit dessus.

Il n’y a pas de douche dans le train. Dans trois heures, elles font une escale de quatorze heures à Budapest. Lisa a insisté pour réserver un hôtel avec une baignoire. Et un vrai lit.

En attendant, Melville prend soin de la figue. Il lui a offert une barre vitaminée, est allé lui chercher plusieurs verres d’eau. Elle a fini par s’assoupir sur son épaule. Lisa les regarde, attendrie. Il a ce truc, avec les vieux et les enfants, cet air de gendre idéal, sensible et doux.