L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Solstice à Paris #2

Juin
24

Tudum, tudum, tudum.

C’est fou comme ce train fait le bruit d’un cœur qui bat. Et ça fait quoi de Lisa et Melville ? Des globules dans les capillaires du monde ? On se barre de la rate, direction les orteils !

Elles sont dans le train, elles se regardent. Elles sourient, complices, comme des gamins qui viennent de faire une connerie dont ils sont très contents. Autour, les gens restent des gens. Les chiens aboient, les enfants pleurent, le voisin de derrière préfère utiliser le haut-parleur de son téléphone plutôt que des écouteurs, mais en fait on s’en fout. Il y a comme une bulle autour des amoureux. Ils n’ont pas encore les jambes lourdes, les pieds douloureux et les traits tirés.

Ah si, elles ont les traits tirés. Il faut dire que tout s’enchaîne. Le départ est brusque, juste une journée d’étape pour se retrouver avant de traverser la gare, puis l’Europe. Le wagon ne fait pas couchettes, elles vont mal – très mal – dormir, mais elles ne le savent pas encore.

Melville sort un thermos. Du thé, brûlant. Il n’a rien dit à Lisa, il voulait lui faire la surprise. Il aime prévoir l’imprévu. Lisa aussi sort un thermos. Tu parles d’une surprise ! Leur réflexe est le même. Ils profitent du surplus pour proposer une tasse à leur voisine, une toute petite vieille femme, fripée comme un fruit sec. En buvant, elle leur raconte qu’elle se rend au mariage de son petit-fils. Elle irradie de fierté quand elle dit ça. Encore plus quand elle montre les photos sur son téléphone portable.  

« Elle est belle, hein ? » dit-elle en montrant la future mariée. « Ça va être un beau mariage ». La main de Lisa est dans celle de son amoureux. Le sourire de Melville est sur la bouche de son amante. Est-ce qu’elles devinent déjà qu’elles vont être invitées à un mariage stambouliote ? Dans le regard de la vieille dame, on voit bien qu’elle, elle sait déjà.

Solstice à Paris #1

Juin
22

Elle lit sa lettre, assise en tailleur sur le lit défait, avec la lampe nulle de son téléphone portable. Elle n’a pas pu résister. Il dort juste à côté d’elle, dans le silence de l’atelier. Ils ont fait l’amour, il a sombré, elle est restée les yeux grands ouverts.

Dors,
allez, dors
dors dors dors.

Impossible. Par la fenêtre, la ville. Il est très tôt, ou très tard ; le jour ne va pas tarder à se lever.
Quand elles se sont retrouvées tout à l’heure, elles ne se sont rien dit. Pas le moindre mot. L’émotion. Se voir, se sentir, se toucher. Ils sont restés longtemps, très longtemps, juste l’une contre l’autre, sans parler, presque sans respirer. Non, quand même pas.

Elle n’arrive pas à croire qu’il soit venu. Il est vraiment là. Six heures après, elle a toujours l’impression qu’il va disparaître. Il est arrivé tard, comme la dernière fois qu’elles se sont vues ; il est arrivé fatigué, aussi. Ses grands yeux cernés derrière ses lunettes, son air d’enfant triste et rêveur, et son sourire d’optimiste. Ses cheveux fous.

Quand il se réveillera tout à l’heure, il lira sa lettre à elle. La deuxième lettre. La première, celle qu’elle ne lui donnera pas, elle la garde dans une poche secrète de son sac à dos. Comme un secret, comme une formule magique.

« Où que tu sois, je t’embrasse »

Elle repose la lettre sur la petite table basse à côté du lit, et elle vient s’allonger près de lui, peau à peau. Dans son cœur ça gonfle, ça irradie. Elle regarde le plafond en souriant bêtement. Dehors, c’est l’hiver et, comme pour fêter le solstice, la neige tombe à gros flocons. Elle espère que ça ne durera pas : leur train part ce soir à 20 h de la Gare du Nord. 3 jours, 4 nuits. Même pas peur.