L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Lisa à Melville – lettre 2

Sep
09

Je t’écris dans le café dans lequel nous avons passé la journée avec le garçon de ce matin. Je m’y sens bien, je t’y emmènerai demain, ou après demain. Il n’y a que des chaises et des fauteuils ramassés dans la rue, chaque objet ici raconte une histoire, que nous nous sommes amusés à inventer. Le mur côté cour est entièrement tapissé de livres, on s’est dit qu’on prendrait le temps d’en feuilleter. On l’a pas pris.

Il vient de partir, pour la prière d’après ce que j’ai compris. Je crois aussi que nos discussions l’ont épuisé, il n’est pas aussi extraverti que moi.

J’ai le cerveau, le cerveau en feu. J’ai l’impression d’avoir pris de la coke. Je lui ai raconté mon histoire, il m’a raconté la sienne. On a parlé de mythologie, d’astrologie, d’Histoire, de conte. Je ne connaissais pas l’Histoire de l’Éthiopie, enfin si, mais très mal, mais l’écouter, ça rend tout poétique regarde :

ras Tafari Mekonnen
lion conquérant de la tribu de Juda

Quand j’étais au collège, j’écoutais beaucoup beaucoup de reggae, et notamment un toasteur martiniquais du nom de Sael. Toute la journée, j’ai eu ses mélodies en tête. Il y a quelque chose qui nous connecte, lui et moi, quelque chose de sourd comme le son des pieds sur le sol de la terre brûlée, comme le cliquetis des chaînes qu’on a brisées.

Il m’a dit, à un moment de la conversation, que j’étais une sorcière. Une sorcière grecque, Circé, l’alchimiste qui opère les Métamorphoses. Je crois que j’aime bien cette idée. Il m’a dit qu’il attendait une sorcière depuis longtemps. J’étais très flattée.

Il s’appelle Ménélik II. Je crois que je suis amoureuse, et tu vas rire : il est mono. En fait, c’est le petit fils de Balkis, je l’ai compris assez vite quand il m’a raconté sa vie. Je crois qu’il pense que c’est avec moi qu’il doit se marier. Mais je m’en rappellerais, non, si c’était moi sur les photos que nous a montré la petite vieille ?

Quand je lui ai parlé de toi, de nous, il a d’abord été surpris, puis il a dit que tu étais le bienvenu pour vivre dans notre future maison en Éthiopie. Pas si mono que ça finalement. Maison dans laquelle on s’est dit l’un comme l’autre qu’on ne resterait pas longtemps. Il a un truc avec les rois qui doivent être des fantômes pour mieux gouverner, c’est assez beau je trouve. Et moi tu sais j’habite un peu partout, un peu nulle part, alors cette maison ou une autre…

Ce qui m’embête un peu, c’est qu’il a l’air très sérieux à l’idée de respecter à la lettre ce que sa grand-mère lui a dit. Il m’a parlé de grand Tout, et de transmission, de lignée. Ah oui et il veut des enfants. Je lui ai dit que c’était mort, mais j’ai l’impression qu’il ne me croit pas, parce que ça ne colle pas avec sa prophétie.

Je suis amoureuse d’un moine soldat du désert au regard transperçant, et je crois qu’il m’aime en retour (en tout cas aime-t-il l’histoire qu’il se raconte sur moi). Mais je ne suis pas sa promise, cela j’en suis convaincue. J’ai essayé de lui dire, il m’a dit que je me dévalorisais, que lui avait confiance. Je lui ai dit que ce n’était pas une histoire de confiance, mais d’envie. Il m’a dit que l’envie était toujours une histoire de confiance. Je sens que ça résiste en moi. Que ça touche des choses que j’ai pas envie de remuer.

Tu me manques. J’ai hâte de te retrouver et que tu me racontes les courbes et les lignes de cette femme magnifique. Je t’aime.

Melville à Lisa – Lettre 2

Sep
09

Lisa,
ce voyage a déjà pris une tournure étrange.
Laisse-moi te parler de Lilith. Elle s’appelle Lilith, la fille que j’ai suivie ce matin. Tu te rends compte ? Lilith. Je te le dis, Lisa, on nage en pleine mythologie depuis le début de ce voyage. Comme si tous les êtres de légende se donnaient rendez-vous sur notre chemin. D’ailleurs, je soupçonne le mendiant que nous avons rencontré d’être un ancien roi. Tu sais, de ce genre qui se déguise pour se glisser incognito auprès de son peuple. Mais bref, revenons-en à Lilith.

Tu sais comme j’aime les femmes aux cheveux couleur de braise. Elles sont les échos d’une vision qui remonte à mon enfance. La fille de mes rêves, encore et encore. La fille de mes songes, plutôt. Je me demande depuis petit s’il s’agit d’un fantasme ou d’une prémonition, et à chaque fois que je croise des mèches teintées de rouille, je ne peux pas m’empêcher d’essayer de vérifier.
Alors je l’ai suivi.

Tu as vu comme elle s’est détournée de nous, entraînée brusquement par celle qui m’a arraché la pomme des mains. J’ai dû courir dans la ville, questionner toute la casbah. Une fille comme ça, ça ne passe pas inaperçu. Enfin, à midi, je l’ai trouvé. Elle était assise, dos à mois, au bord d’une fontaine. Je me suis glissé discrètement, juste assez près pour entendre son amie qui lui faisait la morale.
« Tu te rends compte Lilith ? On trouve la pomme et toi, toi tu restes comme ça, les bras ballants. Tu regardais qui d’abord ?
– Tu ne l’as pas vu ? Il avait le regard de ceux qui voyagent à l’intérieur d’eux même. Le regard plus vieux que son visage.
– Tu parles du touareg, là ? C’est vrai qu’il avait quelque chose de… je sais pas… princier.
– Non pas le touareg. L’écrivain.
– Comment ça pas le touareg ? Et c’est qui cet écrivain ? Et comment tu reconnais un écrivain, d’abord ? Il avait un crayon derrière l’oreille ?!
– Rose, pourquoi tu t’énerves ? L’écrivain, c’est celui à qui tu as pris la pomme. Je sais pas pourquoi je pense qu’il est écrivain. Il a quelque chose d’un écrivain. »

Lisa, elle parlait de moi, tu te rends compte ? C’est bizarre quand deux personnes se captent en un seul regard. Je m’en suis pas rendu compte, mais insensiblement, en les écoutant, je m’étais approché. Quand Lilith a dit « Il a quelque chose d’un écrivain. », Rose a levé les yeux sur moi. Son visage est passé par toutes les couleurs, et puis elle s’est tournée à nouveau vers sa compagne.
« Eh ben il est là ton écrivain. Toi, tu fais ce que tu veux, mais moi je retourne à l’hôtel avec la pomme. Tu sais où c’est, préviens-moi quand tu seras redescendue sur Terre ! »
Elle a poussé un juron en allemand, elle a craché sur le sol, puis elle est partie dans une direction opposée à la mienne, pendant que Lilith se retournait.

C’était la deuxième fois que je voyais son visage. La première à travers la foule, la deuxième à travers l’écoulement de la fontaine. C’était elle, Lisa. C’était la fille.
Elle m’a regardé avec une intensité inhabituelle. Elle m’a bouffé des yeux, en fait. C’était irréel.
Elle s’est approchée de moi en attrapant quelque chose dans sa poche. Elle l’a glissé dans sa bouche et quelques secondes plus tard, elle m’embrassait. Sa salive avait un goût étrange, métallique, électrique.

Le reste est très flou. Je ne sais pas vraiment ce qu’il s’est passé de l’après-midi. Là, je t’écris depuis la fontaine, la même, où je viens de tremper mon visage. Je ne sais pas vraiment si j’ai rêvé tout ça. Il me reste juste des images et des sensations. Je crois que j’ai parlé longuement. De toi, de nous, du voyage et de ta lettre. Je vois encore la silhouette diaphane fondue dans la lumière spéculaire. Je vois les taches de rousseur qui dessinent des constellations. J’entends le chant de la sorcière, une comptine en allemand et en arabe. Je crois bien que j’ai fait l’amour, mais je n’en suis pas certain. J’ai perdu le fil du temps. Ou alors c’est le temps lui-même qui nous a oubliés. J’ai le souvenir sous mes doigts d’un drapé qui glisse au sol et de la douceur crayeuse d’une épaule nue. Je suis presque certain que l’on m’a peint des formules secrètes à même le corps.

Lisa, je ne sais pas ce qu’il vient de se passer. Je sais que je veux le vivre avec toi. Qu’on partage ça. Que tu sois la sorcière et que je sois le chaman. Que tu tisses le destin et que je chevauche les esprits.
Lisa, nous sommes là où les histoires naissent. On a glissé déjà dans le territoire des dragons. Les dieux anciens nous ont non seulement trouvé, mais invités. On va être comme une réponse contemporaine à leurs drames antiques. Lisa c’est fou. Mon esprit est en fusion, je veux te partager ce magma.

Et toi, ça s’est bien passé ta journée ?

Melville.

Lisa à Melville – première lettre

Juin
22

Melville,

Alors, c’est maintenant. Tu sais comme ça me donne le vertige. Boum boum boum, mets ta main entre mes deux seins, toutoum toutoum toutoum tu sens comme j’ai peur ?

Je sais comme tu tiens à ta liberté.
Tu sais comme je tiens à la mienne.

… alors dans quoi on s’embarque ?

Des jours en mer à supporter l’autre jusqu’à la nausée, des nuits sous une tente sans moustiquaire ni lumière pour lire, la sueur dans les sacs de couchage, l’odeur des chaussettes mal lavées, les engueulades à propos des billets perdus je sais pas où je les ai mis on s’en fout on prendra le suivant comment ça le suivant Lisa c’est une question de principe j’avais dit qu’il fallait que je m’occupe des billets et voilà et voilà quoi c’est qu’un bill-

Tu veux vraiment qu’on s’inflige ça, Melville ?
Il est encore temps de laisser tomber, tu sais. Un ami m’a dit un jour que douter de l’autre, c’est douter de soi-même… alors, est-ce que j’ai vraiment envie qu’on s’inflige ça ?

Ouais, carrément. Et plusieurs fois, même. Mille fois. Dix mille fois.

Je veux tanguer sur le pont, m’accrocher à toi de peur de passer par-dessus bord, te parler de ma peur des requins je t’ai dit que j’avais peur des requins, enduire tout ton corps de citronnelle et sentir tes pieds puants à deux centimètres de ma bouche ouverte, essayer de ne pas me tromper de gare, de ne pas me tromper d’heure, de bien réserver l’hôtel, de bien vérifier s’ils parlent au moins anglais. Et foirer. Et voir ton regard désespéré.

Mille fois. Dix mille fois.

Je t’aime.

Lisa

Melville à Lisa – première lettre

Juin
21

Lisa,

chaque fois que je t’écris, c’est comme si tu étais là, juste à côté de moi.

Enfin je crois.

C’est la première fois que je t’écris, non ? J’ai l’impression que c’est la première fois et en même temps j’ai le souvenir distinct de t’avoir déjà écrit. Est-ce que je l’aurais rêvé ?

C’est bientôt le grand départ. Le saut dans l’inconnu. Le premier pas vers l’aventure. Tu le vois Bilbo qui court à travers les collines ? On va aller rencontrer les dragons, Lisa. Juste là où ils sont, juste toi et moi.

Première étape : Istanbul. La ville aux mille noms, la ville de l’empereur de l’Est. La porte entre ici et là-bas. Je sais pas toi, mais moi j’y suis jamais allé. J’ai peur de ne pas aimer, parce que j’ai très envie d’aimer. Un peu comme quand on s’est rencontré pour la première fois, tu te souviens ?

Les deux mecs à l’avant du covoiturage parlent de la société, de la ville, des paysages urbains qui se ressemblent. J’arrive pas à savoir si ce qu’ils racontent est très intéressant ou très convenu. J’écoute d’une oreille distraite, je suis déjà un peu ailleurs. J’ai hâte à nos retrouvailles. À cette première étape avant même d’embarquer. À ce que nous vivons maintenant, quand tu es en train (en train !) de me lire. Peut-être que je suis juste en face de toi, à te lire également. Peut-être que je suis sorti pour te laisser tranquille. Je suis allé à la terrasse d’un bar pas loin pour m’émouvoir seul dans la foule de tes mots.

Je sais pas, Lisa. Je sais pas mais tout me va.

J’ai réussi à me constituer un sac pas trop lourd. Juste le nécessaire, juste un peu de superflu pour les besoins improbables. Je te raconterai, je te montrerai. Je pars en baroudeur : pull chaleureux, veste épaisse et imperméable, confortables chaussures de marche. On ne sait pas où on va, et au pire, je troquerai. L’important, le passionnant, le terrifiant, c’est que je pars avec toi, juste avec toi. Je sais déjà que je vais te taper sur le système, j’ignore juste quand. Je sais aussi que des fois, ce sera toi l’insupportable. On bifurquera, on se retrouvera. Je redoute mais j’ai confiance. Et puis j’ai hâte à nos retrouvailles. Ce sera spectaculaire, on illuminera les déserts, les cavernes et la lune même s’il le faut.

J’emporte aussi une nuée de carnets pour y griffonner nos errances, évidemment.

Lisa, je sais pas où tout ça va nous emmener après Istanbul. Quel bus on va attraper de justesse, sans avoir vraiment vérifié la destination. Quel guide va nous faire passer des frontières impalpables. Mais je sais une chose : ce voyage-là, je ne voudrais le faire avec personne d’autre que toi.

Où que tu sois, je t’embrasse. Et si tu es là encore plus.

Melville.

PS : Tu as pensé à prendre les billets ?