L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Des loukoums pour noël #11

Sep
17

La maison de Shirdi Al Hassan est perchée sur les hauteurs de la ville. Il possède un grand terrain, où poussent des légumes et des fleurs magnifiques. Les animaux et les enfants vivent ici sans enclos. Par la fenêtre de la pièce où leur couche est installée, on peut voir le Bosphore. Melville est assis devant la vitre, il pleure. Lisa est nerveuse, elle regarde Melville qui pleure en regardant le Bosphore. Elle sait qu’il va parler, alors elle se tait.

« Tu te rends compte, un peu, Lisa ? Tu te rends compte d’où on est ! »
Pour la troisième fois depuis qu’elles sont rentrées, il lève son t-shirt et il inspecte sa peau. Ses doigts tracent des lignes, toujours les mêmes, qui partent de son ventre vers son cou, passent sous son aisselle droite, puis autour de son bras. Il a l’air paumé, et en même temps on dirait qu’il a compris le sens de l’univers.

Elle a soudain peur d’être de trop. Il est encore avec elle, la rousse électrique dont il a parlé dans sa lettre. Lisa craint, comme toujours, d’être une interférence. Alors, elle se tait. Melville se tourne vers elle, puis il regarde son carnet. Il a envie d’écrire. Il a envie de faire l’amour avec Lisa. Il a envie de comprendre. Il a envie de continuer de regarder le Bosphore. Il a envie de lire les poèmes suspendus qui sont sur la table de chevet. Il a envie de.

« Vous avez faim. »
L’imam est entré dans la pièce sans frapper. Il porte à bout de bras un grand plat de riz au safran, avec des boulettes de lentilles et deux poulets. Deux poulets pour trois. Lisa a vu les poules gambader dehors. Elle a un goût de sang dans la bouche. Elle aurait dû y penser. Elle n’a pas la force d’expliquer ce soir. La femme de l’imam, et trois de leurs enfants les ont rejoints, et tout le monde commence gaiement à manger. Lisa regarde les cadavres se faire désosser devant elle. Ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave.

C’est la première fois que Melville est confronté à cette part de Lisa. Elle est livide. Il a peur qu’elle mette leurs invités mal à l’aise. Shirdi Al Hassan avait raison : il meurt de faim. Il n’a pas mangé de la journée, perdu dans les méandres de la sorcière rousse. Et c’est délicieux. Le poulet est assaisonné d’une sorte de préparation citronnée aux herbes. Il demande la recette, plaisante avec la famille. Partager ce repas avec des stambouliotes, c’est exactement ce qu’il voulait vivre en prenant le train.

Au bout d’un moment, le charnier est débarrassé, on leur sert un plateau de fruits et de dattes, et du thé à la menthe. Lisa se détend peu à peu. Elle se sent enfin en sécurité. Les enfants la font rire. La plus jeune promène Melville dans la pièce en lui présentant les objets un par un. Parfois, il se tourne vers elle avec un regard qui dit « au secours », et elle lui sourit. Il est beau.
Quand les autochtones s’en vont après leur avoir souhaité bonne nuit, Lisa regarde le Bosphore par la fenêtre.
« – Qu’est-ce qu’il y a mon amour ?
– C’est beau, Istanbul.
– Oui. »

Il vient se blottir contre elle, sentir son odeur. Elle tremble. Elle résiste encore quelques secondes, et puis elle lâche, d’une voix enrouée.
« Est-ce que c’est vrai, Melville ? Est-ce que l’envie, c’est toujours une histoire de confiance ? »

Et elle fond en larmes. Son corps est secoué d’intenses sanglots. Elle pleure comme elle n’a jamais pleuré devant lui, les barrages cèdent, les murs s’effondrent. Elle est douleur brute. Elle se débat contre le dragon qui l’attaque et l’accule au fond du terrier, la noirceur infinie, le trou béant à l’intérieur de son âme.
Melville est démuni. Devant lui, Lisa affronte des démons, des cauchemars. Il se sent absolument impuissant. Il aimerait, là, tout de suite, être une sorcière, ou un shaman, peu importe, pourvu qu’elle aille mieux. Mais au fond, il sait. Il sait qu’elle va revenir victorieuse du champ de bataille. Sa championne.
Peu à peu, Lisa arrête de trembler. Épuisée, elle se recroqueville dans les bras de son amoureux. Il ne bouge pas. Il sait qu’il ne faut surtout pas la serrer ni l’empêcher dans ces moments-là. Elle se recroqueville. Elle attrape la main de Melville, et elle la plaque sur son visage, sur ses yeux.

« – Je t’aime, Melville.
– Lisa, qu’est-ce qu’il y a ?
– Je n’ai pas envie de me marier à Ménélik II.
– C’est ton droit le plus absolu.
– Et je n’ai pas envie de porter ses enfants. Je ne veux pas porter d’enfant dans mon ventre, Melville. Je ne veux pas. Je ne veux pas porter d’enfant dans mon ventre. Et lui, il ne m’écoute pas, à cause des conneries que lui a racontées sa grand-mère sur moi. Même pas sur moi ! Est-ce que j’ai une gueule de promise au Roi d’Éthiopie, Melville ?! C’est n’importe quoi ! »

Elle commence à rire, et elle pleure encore un peu.
« – Melville ?
– Oui, Lisa.
– Merci d’être là.
– De rien. »

C’est fini. La crise est passée. Elle inspire, expire, plusieurs fois, en fermant les yeux. Et puis un sourire doux éclaire son visage.
« – Parle-moi de ta sorcière, l’écrivain
– C’est toi ma sorcière, Lisa.
– Peut-être que t’as un truc avec les sorcières.
– Peut-être que t’as un truc avec les écrivains. C’était fou.
– Pourquoi c’était fou ?
– Je crois qu’à un moment, elle a pris mon cœur dans sa main.
– Ouch.
– Elle a une voix divine, je suis amoureux de sa voix. Je crois que sa tessiture n’est pas humaine. Lisa, quand elle chante j’ai les poils qui se hérissent. C’est comme si elle m’attachait avec ses cordes vocales. Quand elle reprend son souffle, c’est le mien qui se coupe. Et son coffre, plexus lunaire, sa poitrine qui vibre quand elle… »

Il s’interrompt pour regarder dans quel état est Lisa. Elle sourit. Elle embrasse la main qu’elle a gardée. Et puis elle prend le pouce dans sa bouche, sans le quitter des yeux. Il se sent durcir immédiatement. Il a très envie d’elle, mais d’abord, il a besoin que certaines choses soient dites.
« – Lisa, je sais que tu es jalouse. »

Elle sort le pouce de sa bouche pour répondre.
« – T’es beau quand t’es amoureux.
– Lisa…
– Melville. Je t’aime. Oui, je suis jalouse. Cela ne te rend pas moins beau. C’est moi qui suis un peu moins belle, c’est tout. »

Il sent son cœur gonfler, son sang pulser vers le bas. Lentement, il lui retire son pull, puis son t-shirt. Son torse est couvert de griffures et de cicatrices. La poète torturée. Il embrasse chaque blessure, et il sent qu’elle tremble encore, mais cette fois, ce se sont pas des sanglots.

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