L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Des loukoums pour noël #14

Sep
29

Quand Lisa se réveille, Melville n’est pas dans la pièce. Il a juste laissé un paquet enveloppé de papier blanc et une note griffonnée dessus.
« Joyeux Noël mon amour. Je suis dans la bibliothèque. »
Lisa ouvre le paquet délicatement, comme à son accoutumée. Elle n’est pas du genre à déchirer le papier. Dedans, un trésor sucré : une boîte de loukoums turcs, gemmes multicolores serties de noisettes et de pistaches.
C’est la boîte à la main, un loukoum entamé, encore dans sa main déjà dans sa bouche, qu’elle arrive dans la bibliothèque : une vaste pièce dans laquelle la lumière du matin tombe en colonnes obliques. Melville est en tailleur au sol, occupé à lire sous les rayons du soleil.
« Le corps à demi fondu dans la lumière spéculaire » pense Lisa.
Il se tourne vers elle. Elle est radieuse. Comme elle n’avait pas de pyjama, elle s’est enroulée dans le drap blanc. On dirait presque qu’elle porte une toge. Comme ça, elle a le port d’une reine, et le soleil est sa couronne. Il reconnaît la boîte dans sa main et sourit. Elle reconnaît son sourire, elle sourit en retour.
« Bonjour mon amour. Tu as bien dormi ? »
Il commence toujours leurs journées par ses petites phrases anodines. Il commence toujours leurs conversations par ses petites phrases anodines.
Elle ne répond pas. Elle hoche simplement la tête.
« J’ai pris le temps de discuter avec Shirdi ce matin. Je me demandais comment il se faisait qu’un imam d’Istanbul eût l’intégrale de Corto Maltese dans sa bibliothèque, au milieu d’ouvrages sur la foi.
Figure-toi que c’est un compagnon de voyage d’Hugo Pratt. Ils ont traversé l’Amérique du Sud ensemble. Incroyable, non ? J’aime beaucoup Corto Maltese. Et lui aussi il a un truc avec les sorcières. Et puis le destin. Dans le premier bouquin, il explique qu’après qu’une gitane lui eut révélé qu’il n’avait pas de ligne de chance, il a pris un rasoir et s’est entaillé la main pour s’en faire une à son goût. »
Elle ne dit rien. Elle le regarde. Il est agité, mais pas comme hier. On dirait presque qu’il a oublié la sorcière aux cheveux et aux lèvres carmin.
« Et regarde Lisa, regarde le nom de celui-là. C’est le premier Corto que j’ai lu, je comprenais rien. En tout cas la coïncidence est marrante. »
Devant elle, il arbore fièrement la couverture des Ethiopiques. Le sourire de Lisa se décompose, les angoisse d’hier lui reviennent en averse. Melville a parfois, souvent, l’humour malencontreux.
Dès qu’il voit Lisa plonger, il se jette dans ses bras en lâchant le livre.
« Oh Lisa pardon. C’est trop frais. Évidemment c’est trop frais. Et c’est pas drôle comme coïncidence. Je suis désolé, je suis désolé. »
Elle tremble. Elle ne lâche pas la boîte de loukoums.
« C’est pas grave, Melville. T’as pas fait exprès. »
Elle sent ses bras autour d’elle. Quand il est désolé, il sert plus fort, comme s’il avait peur à chaque fois qu’il fait un faux pas de la perdre pour toujours.
« C’est bon, c’est rien. Tu sais quoi, on va aller le voir ensemble Menelik. J’ai envie que tu le rencontres.
– Aujourd’hui ?
– Oui aujourd’hui. Le temps presse. Demain je pourrais être couronnée et enceinte. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve.
– Tu as raison. Je peux te demander une faveur ?
– Je t’écoute.
– La sorcière, Lilith. J’ai besoin de savoir qui elle est. Mais je sais que si je la vois je vais me perdre en elle encore. Tu veux bien y aller pour moi ? Lui demander d’où elle vient, ce qu’elle veut ? Moi je crois bien que je n’en suis pas capable.
– J’irai. Et toi pendant ce temps-là tu prépareras le trajet vers le Japon.
– J’y ai déjà pensé Lisa. C’est loin le Japon. On va devoir faire des étapes, je crois. Je vais préparer trois routes, tu me diras celle qui te va. Ça te va ?
– Je te vois déjà avec ton compas et ton sextant. Ton sextant..
– On ne doit pas aller voir Menelik ?
– Si. Tout à l’heure. Là je veux jouer avec ton sextant. »
Le rire de Lisa teinte encore dans la bibliothèque quand Shirdi Al Hassan entre dans la bibliothèque. Les amants ont rejoint leur chambre. Il ramasse délicatement l’album de bande dessinée, le feuillette, sourit, puis le range dans les rayonnages.

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