L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

L’ocre et les serments #10

Nov
19

Le navire ne paye pas de mine, mais un expert ne s’y tromperait pas. Une coque solide qui en a vu d’autres, des voiles bien entretenues, un pont délavé par le sel. C’est un bateau qui ira loin. 

À l’intérieur, il y a une cabine, une cuisine et un dortoir collectifs. Du simple, du fiable. En fait, c’est presque étonnant que personne ne l’ait remarqué avant. Comme s’il attendait son capitaine. Comme si les marins d’eau douce qui passent leurs vacances en Turquie ne pouvaient pas le voir. 

Il sent le bois du pont qui craque doucement sous ses pieds. Il sent le clapotis des vagues, et l’air du large qui déjà appelle. Ici, juste ici, il est chez lui. 

Le marin se tourne vers la vieille dame qui le regarde depuis le pont. 

« Ça me va. Bon, je vous cacherai pas que je le trouve un peu cher, parce que quand même, il y a des travaux. La quille a un grincement que j’aime pas trop, et puis les bouts sont à changer. Mais si vous me faites un petit rabais, je vous le prends. »

Elle lui fait un rabais. Bien entendu qu’elle lui fait un rabais. On lui fait toujours un rabais. 

Déjà, il parle à son vaisseau comme à une meilleure amie, ou à une amante. 

« Alors, tu crois qu’on va vivre des aventures ensemble, toi et moi ? Je t’emmène dans les mers du Sud voir les pirates, ou plus au nord à la poursuite des aurores boréales ? Oui, je sais. C’est toi qui m’emmènes. Moi je suis juste un passager. C’est toi qui portes tout. En attendant, tu sais quoi ? Je crois que je vais te refaire une beauté. Après tout, mes passagers ne sont pas encore là. »

Alors qu’il s’éloigne sur le quai à la recherche d’une boutique d’accastillage, une vaguelette un peu plus haute que les autres vient lécher le flan du bateau, juste assez haut pour faire briller la plaque de laiton sur laquelle est inscrit son nom : « La Reine de Saba ». 

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