L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

L’ocre et les serments #11

Nov
23

Lilith porte une robe toute simple, presque une tunique, de dentelle blanche. Comme le veut la tradition des mariages de sorcières, elle ne porte rien dessous. Sur ses jambes et ses aisselles nues, les poils roux attrapent la lumière de la fin du jour. Elle arbore sa crinière fièrement, comme une armure d’Amazone. 

Ménélik porte lui aussi une tunique blanche, cette fois en lin. Comme le veut la tradition Falasha, il porte un collier en argent serti de grosses perles rouges. Il a découvert son visage et ses mains, d’ordinaire toujours dissimulées sous une masse de tissus informes. Sa peau d’ébène a des reflets bleus, comme la nuit se reflète parfois sur les lacs sombres.

Shirdi Al-Hassan s’est levé tôt, comme souvent, comme toujours. Le voyage de l’oracle et du marin commence ce soir, alors il doit finir le conte. Il a déjà raconté cette histoire, et d’autres avant lui, et d’autres après lui. De sa plume, il trace les dernières lignes, et de la pointe de son pinceau, il diffuse l’aquarelle sur la dernière planche. 

Melville a remballé ses affaires dans son petit sac à dos. Lisa pareil. 

Les quatre amants se sont donné rendez-vous au crépuscule, juste avant la cinquième nuit. Ces derniers jours, ils ont lu, dansé, ri, chanté, fait l’amour. Comme une respiration, avant le grand plongeon. Dans les rues d’Istanbul se prépare le passage à la nouvelle année. L’ambiance est festive, surtout qu’il se murmure partout que ce soir se tiendra le mariage du Prince et de la Sorcière. Personne ne sait vraiment de qui il s’agit, mais un Prince et une Sorcière, ça fait toujours jaser.

La nuit tombe sur la colline où vit l’imam qui les a accueillis. Il les embrasse, un par un, comme s’ils étaient ses fils, ou ses frères, puis il prend la parole :

« Nous sommes réunis ce soir pour unir, presque sans témoin, dans la lumière du couchant, et juste avant la nouvelle année, Lilith et Ménélik. Ces deux-là s’aiment, nous n’en doutons pas, et dans quelques heures ils le diront au monde. Mais avant le monde, la terre. »

Il se baisse, et touche le sol argileux. Un peu par mimétisme, et puis parce qu’elle trouve ça beau, Lisa s’accroupit, et ferme les yeux. Sous ses doigts, la terre est sèche, c’est presque du sable. Melville regarde à ses pieds la voyageuse. Elle est mignonne quand elle joue la mystique.

Le regard de Lilith est plongé dans celui de Ménélik, à moins que ce ne soit l’inverse.

« Ménélik, je fais ici le serment de ne jamais faire de serment. Je t’aimerai par surprise, toujours, comme on découvre le soleil à la fenêtre de sa chambre. Je t’aimerai par hasard, comme s’il existait, comme si j’y croyais. Je t’aimerai comme si j’avais le choix, et comme si je pouvais ne pas t’aimer. Je t’aimerai, et j’aimerai d’autres que toi.

– Lilith, je fais ici la promesse de ne jamais faire de promesse. Je t’aimerai temps que mes tripes. »

Ils se taisent. Lisa pleure, et elle essuie ses larmes, et elle étale de la terre sur ses joues. Des larmes diluées dans l’ocre rouge, aquarelle. Oracle.

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