L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

L’ocre et les serments #19

Déc
25

Shirdi Al Hassan regarde Lisa. Assise à la fenêtre de la bibliothèque, elle ne semble pas remarquer que sa jambe droite échappe totalement à son contrôle, patte folle traduisant sa culpabilité. Elle ne dit rien, parfois elle gémit un peu, elle se murmure des choses sans sa cachette secrète pour ne pas céder au vide. 

– Il va venir.

– J’espère. Je suis pas très douée pour les surprises, je crois.

– On apprend en tombant, Lisa.

– Je sais. J’ai peur qu’il m’en veuille.

Il se tait. Face à la peur, il se tait toujours, car il connaît la force des dragons. Il se lève, et il attrape le livre qu’il lui tend, celui qu’elle lui a demandé. Lisa l’ouvre, et feuillette case après case la dernière bande dessinée de l’imam. Le marin a les cheveux noir corbeau. Par la fenêtre, elle le voit, sur la rive du Bosphore. L’oracle est sublime. Son corps est libre, son sourire est solaire, et ses larmes ont la couleur de la terre.

– Tous les chemins sont les mêmes.

Cette voix. Elle relève la tête, et Melville se tient devant elle. Il arrive presque à cacher son soulagement de la trouver ici. Presque, mais pas totalement. Il n’était pas sûr qu’elle croit assez en elle pour comprendre. Et puis il ne voulait rien lui imposer, après tout il aurait pu se tromper. Il cache presque son soulagement de la trouver ici, mais pas suffisamment aux yeux de l’imam qui porte la main sur son cœur en croisant son regard. Son visage d’homme sage se tord théâtralement et il dit, très fort « Eh bien, on a eu chaud ! », et grâce à l’exorcisation du prêtre les angoisses de Melville et Lisa s’envolent.

Lisa serre tout contre elle son écrivain son chaman son voyageur son amoureux. Melville embrasse les lèvres de Lisa en fermant les yeux. Elle est là. Elle est là. L’amour qu’il ressent pour elle lui tord les tripes. Il est à la fois corps contre corps, cœur contre cœur, et leurs esprits qui s’étendent en galaxie tout autour. Elles restent un temps enlacées, soudées, et puis Lisa détache ses lèvres de celles de Melville, et elle dit, dans un murmure.

– Je crois… en tout cas je crois que tu crois, et je crois que j’ai envie de croire, mais peut-être que je me trompe —

– Tu es l’oracle.

– Je veux l’être.

Shirdi sourit. Les amants ont oublié sa présence, l’espace d’un instant, alors il attrape le livre, et le range dans la bibliothèque. Et tandis que sa main effleure la tranche du manuscrit, le titre qu’il attendait sereinement depuis plusieurs mois lui apparaît soudain. Empli d’une profonde gratitude envers l’univers, il attrape une plume, et griffonne sur un coin de feuille sur un coin de table : Que gronde l’orage.

Quand il relève la tête, les amants qui avaient oublié sa présence, puis dont il a oublié la présence, ont disparu. Pas d’au revoir pas la peine. Il se penche vers la fenêtre et il les voit dévaler la pente. Ils ont choisi l’incarnation. Bien sûr qu’elles ont choisi l’incarnation.

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