L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Marin #13

Mai
20

L’eau est scintillante. Melville a suivi la trace des cormorans. Les oiseaux l’ont distancé, et dans sa course il n’a pas vu la distance qu’il parcourait. Dans sa course. Ou dans sa transe. Il ne sait plus très bien s’il les a suivi dans l’eau ou dans les airs.
Dans la vie ou en songes.
L’eau est sombre. Quand on penche la tête, on ne voit pas le fond. On ne voit même pas ses pieds. Même pas ses mains.
Ne. panique. pas.
Les vagues viennent s’écraser contre sa peau, et chacune érode un peu plus le mur qui le sépare de l’angoisse. Le mur entre lui et la honte de s’être aventuré si loin du bateau. Le mur entre lui et l’horreur. L’inacceptable.
Il ne panique pas. Il ne bouge pas. Il sait il a lu que chaque mouvement est vain, inutile, que c’est en se débattant qu’on se noie. Inspire. Expire. Il trouve dans l’eau noire une posture qui le repose, comme s’il était en totale maîtrise de la situation. Il ferme les yeux.
Il y a un chant. Il est lointain, presque imperceptible. L’aventurier se concentre sur un point précis de son ventre, là où se trouve le relâchement, et lorsqu’il actionne le levier mental, le chant lui parvient plus distinctement. Un chant profond, le genre de chant qui parcourt des dizaines de milliers de kilomètres. Elle va me sauver, se dit l’amoureux au milieu de l’océan.

Presque vingt-quatre heures plus tard, le corps transi de froid et de faim de Melville est hissé sur le pont de la Déferlante. Le corps lourd du capitaine se penche sur l’homme nu avant de s’adresser à son second d’un air désespéré :

– Qu’est-ce que tu m’as pêché là, Volte ?
– J’allais pas le laisser crever, Crimson.
– T’as raison, mieux vaut qu’il crève dans une cabine. La tienne par exemple.
– Il respire.
– Et alors ?
– Tu m’emmerdes avec ta morale minimaliste.
– Tu m’emmerdes avec ta culpabilité judéo-chrétie… attends.
– Quoi ?
– Les lignes, là.
– Quelles lignes ?
– Les lignes sur son torse.
– Mais de quelles lignes tu parles ?
– Alors ça ! Alors ça !

Volte regarde l’homme qu’il admire le plus au monde trembler comme un enfant. Il n’arrive pas à savoir s’il est fou de joie ou de peur. Ou les deux. On dirait qu’il essaie de tracer quelque chose sur sa peau, au creux de sa paume, autour de son cou. Qu’il essaie de… dessiner ? Il répète, inlassablement : Alors ça !

Lentement, il revient à lui. Il a la même gueule qu’après une cuite de plusieurs jours. L’air un peu hagard, le capitaine Crimson Peak lâche finalement : « Faut qu’il vive, j’ai des questions à lui poser. »

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