L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Marin #15

Mai
28

« Hey, le noyé ! »
L’homme à la proue tourne la tête vers Volte. Il ne porte qu’un pantalon de toile. Sur son visage, une barbe naissante change peu à peu le garçon en homme. Son regard porte le monde et au-delà. Près de lui, un cormoran se pose sur le bastingage.
Sans un mot il se redresse. Pas un mot depuis qu’on l’a repêché. Pas un putain de mot. En trois jours.
Sous ses pieds nus, le bois usé du bateau se tait. Quelques pas et il est face au marin. Gueule cassée, la clope au bec, le cuir tanné.
« Alors, ça va mieux ? »
L’autre le regarde d’un air serein. Le cormoran s’envole. Il hoche la tête, verticalement, pour la première fois.
« Eh beh tu me comprends, c’est déjà ça ! Toujours pas envie de parler ? »
Le « noyé », comme l’appellent tous les marins du bord depuis qu’on l’a sauvé, attrape soudainement la main du pirate et la pose sur sa gorge.
« » Tu m’entends Volte ? Tu m’entends là, maintenant ? Ne cherche pas, il n’y a que nous ici. Ici ? C’est le profond. C’est là que je suis mort, Volte. C’est là que j’ai vu l’univers entier, les galaxies qui se fracassent l’une contre l’autre par amour, les baleines sidérales qui hantent le fond des âges et les franges de nos pensées. Tu les devines, les formes gigantesques qui s’agitent au bord de ton âme ? Ce sont elles. Elles sont là depuis toujours. Elles chantent. Elles chantent à travers le cosmos et c’est de leur chant qu’émerge la vie.
Tu m’entends Volte ? Je suis sans voix là-haut, mais ici dans le profond, seule ma voix fend l’abysse. J’existe dans la plongée, tu comprends ? Ici c’est chez moi. Je t’invite. Je vais te raconter ce que je sais. Tu vois les lignes, là, les mots qui dessinent une silhouette ? C’est moi. Je suis un entrelacs de paroles. Lis-moi et tu sauras. La nage, l’océan, les oiseaux psychopompes qui me guident sous la surface. La noyade. La mort. Ma mort. L’eau qui s’infiltre. L’eau d’où a émergé la vie, l’eau où ondulent les baleines. Dans ma bouche, à me couper le souffle. Sous mes ongles, sous mes yeux, dans mes organes. L’eau qui me tue et qui me donne la vie, la nouvelle vie. L’eau qui me donne la vue. Je te vois, toi Volte. Le fort en gueule, le nerveux, celui qui en a vu d’autres. Je connais tes blessures secrètes. Je garde ton secret, car ton secret, c’est ton trésor et je respecte trop les trésors pour les voler.
Tu la devines sous nos pieds ? C’est l’épave. Il va nous falloir la trouver. Il va nous falloir l’explorer. Il s’y trouve des choses importantes qui vont changer ta vie. Le capitaine ne voudra pas. Il y aura du sang. Il y aura un mort, et je ne peux pas garantir qu’il s’agira de quelqu’un d’autre que toi. Mais pour cette histoire-là, pour ce secret-là, peut-être vaut-il la peine de mourir. Laisse-moi te donner le nom de l’épave, et tu nous guideras vers elle. J’ai confiance en toi. Je t’aime. « »

Quand le marin ouvre les yeux, le noyé est au bout du bateau. Près de la proue, en train de regarder le cormoran qui s’est posé près de lui. L’eau de mer sur son corps a séché et les traces de sel donnent l’impression qu’il se transforme peu à peu en statue d’albâtre. L’étranger marmoréen et l’oiseau d’obsidienne.
Volte se retourne brusquement et accourt vers la cabine de pilotage. Crimson tient la barre. Crimson tient toujours la barre, ou presque.
« Dis, Capitaine, la Reine de Saba, ça te dit quelque chose comme navire naufragé ? J’ai l’impression d’avoir entendu le nom d’une épave de ce nom-là. »
Crimson tourne la tête vers son second, et lui jette ce regard qui semble dire « Toi et moi, il va falloir qu’on ait une sérieuse discussion. »

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