L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Marin #16

Juin
01

Ça fait des jours qu’elles n’avancent pas. Elles spiralent sur l’océan, mais sans vraiment progresser.
« Avec les courants ici, c’est vraiment pile ou face. En plus le coin n’est pas sûr. On dit que c’est infesté de pirates, pire qu’en Malaisie.
– Marin, je m’en fous. On le cherche, c’est tout. Il abandonnerait pas. »
C’est la merde. Elle se rend pas compte, Lisa, mais ça craint vraiment. Selon toutes probabilités, Melville est déjà crevé au fond de l’océan ou bouffé par des requins depuis un moment. On tourne pour rien, faut qu’elle se fasse une raison. Et puis les pirates qui traînent dans le coin… C’est vraiment, vraiment la merde. Mais elle veut rien comprendre. Elle est sûre d’elle, comme si elle avait vu l’avenir. Sauf que les histoires de madame soleil, en pleine saison des tempêtes, faut pas trop y compter.
Depuis quelques heures, le roulis s’est intensifié. Marin sait ce que ça veut dire. Il sait qu’il va lui falloir prendre des décisions déchirantes, qu’elle va le haïr, mais que leur survie en dépend.
« Lisa. C’est mon tour de dire des choses absolues. De prédire l’avenir. Là, il y a une tempête qui arrive.
– Je sais…
– Tais-toi. Laisse-moi parler. On est plus dans la métaphore, là. Il y a une tempête, de celles qui se transforment en ouragans. Elle va tomber sur Socotra, et puis elle va arriver sur nous. Elle est déjà là, en fait. Il va falloir qu’on manœuvre pour lui échapper. Qu’on la prenne de vitesse. Pour ça j’ai besoin de toi sur le pont. J’ai besoin de toi alerte pour qu’on dégage au plus vite d’ici…
– Mais tu déconnes complètement ! On va pas partir d’ici ! Et si Melville…
– Melville il est mort, putain, Lisa. Et s’il l’est pas déjà il le sera demain. Il faut que tu fasses ton deuil maintenant et on aura le temps de pleurer plus tard. Là c’est notre survie à nous qu’on joue. Je vais te poser une question peut-être con, mais est-ce qu’il voudrait que tu meures pour lui ?
– …
– C’est bien ce que je pensais. Alors tu te secoues et tu ramènes ton cul sur le pont maintenant. On a pas de temps à perdre. »
En dedans, il a l’estomac qui se serre comme un poing. Il sent dans sa peau ceux de Lisa, pendant ses crises. Il sent le sang qui bat dans ses tempes et le contrecoup de la violence de ses mots. Mais il sent aussi en montant sur le pont de la Reine de Saba le vent qui précède la tempête qui déjà s’est levée. Il est temps de mettre le cap sur Colombo, et sans traîner. Derrière lui, la voyageuse pose pour la première fois depuis presque une semaine le pied à l’extérieur.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *