L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Marin #22

Juin
25

– Elisabeth ! Christopher !

Les deux enfants qui se battent dans l’herbe mouillée n’entendent pas la voix de leur mère, femme distinguée qui refuse de salir ses nouvelles chaussures dans la boue. Elle préfère s’époumoner.

– ELISABETH ! CHRISTOPHER !

Ils ne l’entendent pas. Désespérée, Margaret Banning finit par demander l’aide d’un domestique affable et gigantesque. Le molosse s’exécute, sépare les deux diables en les soulevant chacun d’une seule main. Les poings bagarreurs s’agitent dans le vide, puis frappent et mordent la main du géant. En vain. Et ce sont deux figures boudeuses qui sont présentées comme du gibier à la maîtresse de maison quelques secondes plus tard. Cette dernière ne prend même pas la peine de les sermonner, il est admis dans cette famille que cela n’aura aucun effet. De leur satané géniteur, les gosses ont hérité de la rousseur et du caractère incendiaires. Autant battre l’eau douce pour la rendre tumultueuse.

Vous me ferez le plaisir d’être présentables pour le dîner.
Est-ce bien ce soir que Père rentre de voyage ? demande l’enfant maculée de boue jusqu’au cou et dont les yeux s’illuminent à la seule mention du retour de l’être fantasmé, tandis que Mme Banning lève les yeux au ciel.
– Oui, mais…
– Youpi !!! Youpi !!!

Deux tornades grimpent et salissent les marches qui mènent au bain en hurlant, semant leurs habits sur le chemin. Le géant lève un sourcil vers la matriarche qui soupire et hausse les épaules.

Quelques minutes plus tard, les enfants réunissent leurs cheveux dans une seule grande tresse dans la baignoire. Ils sont enfin silencieux, car l’exercice leur demande une grande concentration, tout comme le démêlage en demandera à la gouvernante qui vient d’ouvrir la porte au très attendu rouquin : Peter Banning.

L’homme qui se tient dans l’entrée paraît bien plus jeune que son âge véritable. Peut-être est-ce son regard rieur. Ou bien ses poignets graciles. Ou encore son menton rasé de près. Il n’a rien du vieux loup de mer, il ressemble plutôt à un jeune mousse. Et pourtant.

– Bonsoir Capitaine.

Margaret est appuyée contre l’embrasure de la porte qui donne sur la grande salle de réception. Elle s’est changée, et sa voix est bien plus douce que lorsqu’elle s’égosillait sur le perron tout à l’heure. Plus sensuelle, aussi. En quelques secondes, il la tient contre son cœur.

– Bonjour l’Ancre. Tu m’as manquée.
– Les enfants terribles sont dans leur bain.
– Le pirate et la sorcelleuse.
– Arrête, je n’aime pas quand tu les appelles comme ça.
– Ce n’est pas moi qui écris l’histoire, Margot.
– Tu mens. Et ne m’appelle pas Margot.
– Pourtant je pars pour de longs mois
– Arrête. Peter. Tout n’est pas jeu. Tout n’est pas récit. Tout n’est pas théâtre.
– …
– Laisse-les devenir ce qu’ils ont envie d’être, s’il te plaît.
– Oui, oui… tu sais quoi, l’Ancre ? J’ai envie d’explorer ta baie avant que les moussaillons ne débarquent.
– Oh.
– M’arrimer à tes hanches, amerrir sur tes côtes.
– Oh…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *