L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Marin #3

Avr
10

Carnet de voyage : jour 2
J’ai fait des cauchemars la nuit dernière. Marin dit que c’est le scorbut. N’importe quoi. Il a un humour vraiment bizarre, il me rappelle mon père.
Ce matin on a vu passer quelques tortues. Pour l’instant, le mal de mer est supportable.
Melville alterne entre l’hyperactivité et la nausée. Il tourne en rond comme un fauve dans une cage. Il écoute les histoires de marin de Marin. Il regarde les mains calleuses autour de la corde raide, les muscles saillants, les gestes précis. Mon écrivain se sent un peu moussaillon auprès du capitaine, je crois. J’essaye de donner un coup de main, mais pour l’instant je ne suis pas bien douée.

Carnet de voyage : jour 3
La mer est calme. J’écoute le bruit des vagues, mon corps apprend à vivre le ballottement.
Hier soir, j’ai fini par vomir, il était temps, j’en avais marre de rien foutre à cause de la peur de dégobiller. Marin dit que dans quelques jours, on sera à Port-Saïd pour emprunter le canal de Suez. Melville lit beaucoup, et le soir, il nous raconte ses lectures. Moi j’écris et je chante. Peut-être que c’est mon artisanat à moi, le chant. Marin m’appelle la sirène.

Carnet de voyage : jour 6
Nous avons pénétré le canal et entamons la longue descente. Je commence à me sentir moins mal. Je regarde Melville et Marin. La capitaine apprend à mon amoureux des rudiments d’arabe et de navigation. À Port-Saïd, Melville est allé échanger les bouquins qu’il avait finis contre des recueils de poésie soufis. Il déclame des mots d’amour comme un gamin, en me regardant avec des yeux brillants. Sa lèvre est tremblante et son ton appliqué quand il récite en caressant mon corps nu dans la cabine.
« Je veux te les dire avec les accents gutturaux des sages de l’Alhambra. »
Il me donne envie de l’embrasser quand il murmure comme ça, et je le lui dis.

Carnet de voyage : jour 10
Suez, enfin. Ces quatre jours de descente du canal m’ont semblé sans fin. Il faut dire que mon corps a fini par se faire au léger roulis de la Reine de Saba. J’arrive à garder un repas entier dans le ventre, et j’ai un peu plus d’énergie pour aider les garçons. Je chante à la barre pendant que Melville manœuvre dans les voiles. Près de moi, je vois Marin qui le regarde, je vois l’éclat de ses yeux. Je dirai bien que c’est de la fierté, mais je sais qu’il y a autre chose. Il faut dire qu’il est beau mon écrivain. Le pantalon replié sur les mollets, la chemise au vent, les cheveux grisés par le sel. Il court sur le pont pieds nus jusqu’à ce que le capitaine le réprimande.
« Melville, putain, j’ai déjà répété vingt-cinq fois qu’on ne courrait pas sur le pont, merde. C’est dangereux ! Là si tu tombes ça va, mais faut prendre les bons réflexes avant la mer rouge, sinon tu va finir en décoration sous-marine. »
Je le vois, l’air penaud. Mon amour…
Je discute beaucoup avec Marin depuis que j’ai commencé à barrer. Ce mec a voyagé partout. Je sais pas trop ce qu’a été son parcours. Manifestement, il a versé dans le tourisme, l’import-export, peut-être même le trafic d’armes. Il ne parle pas trop de ça, mais en revanche il est intarissable sur les rencontres qu’il a faites. Une nonne à Venise, un pirate à la Barbade, une sorcière (encore une sorcière !) à Samarcande. Il me raconte sa rencontre avec Balkis à bord d’un navire de pêche au large de l’Égypte. Il y a tellement d’histoires, tellement d’invraisemblances. Je suis à peu près certaine que la moitié au moins de tout ça est un mensonge.

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