L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Melville à Lisa – Lettre 2

Sep
09

Lisa,
ce voyage a déjà pris une tournure étrange.
Laisse-moi te parler de Lilith. Elle s’appelle Lilith, la fille que j’ai suivie ce matin. Tu te rends compte ? Lilith. Je te le dis, Lisa, on nage en pleine mythologie depuis le début de ce voyage. Comme si tous les êtres de légende se donnaient rendez-vous sur notre chemin. D’ailleurs, je soupçonne le mendiant que nous avons rencontré d’être un ancien roi. Tu sais, de ce genre qui se déguise pour se glisser incognito auprès de son peuple. Mais bref, revenons-en à Lilith.

Tu sais comme j’aime les femmes aux cheveux couleur de braise. Elles sont les échos d’une vision qui remonte à mon enfance. La fille de mes rêves, encore et encore. La fille de mes songes, plutôt. Je me demande depuis petit s’il s’agit d’un fantasme ou d’une prémonition, et à chaque fois que je croise des mèches teintées de rouille, je ne peux pas m’empêcher d’essayer de vérifier.
Alors je l’ai suivi.

Tu as vu comme elle s’est détournée de nous, entraînée brusquement par celle qui m’a arraché la pomme des mains. J’ai dû courir dans la ville, questionner toute la casbah. Une fille comme ça, ça ne passe pas inaperçu. Enfin, à midi, je l’ai trouvé. Elle était assise, dos à mois, au bord d’une fontaine. Je me suis glissé discrètement, juste assez près pour entendre son amie qui lui faisait la morale.
« Tu te rends compte Lilith ? On trouve la pomme et toi, toi tu restes comme ça, les bras ballants. Tu regardais qui d’abord ?
– Tu ne l’as pas vu ? Il avait le regard de ceux qui voyagent à l’intérieur d’eux même. Le regard plus vieux que son visage.
– Tu parles du touareg, là ? C’est vrai qu’il avait quelque chose de… je sais pas… princier.
– Non pas le touareg. L’écrivain.
– Comment ça pas le touareg ? Et c’est qui cet écrivain ? Et comment tu reconnais un écrivain, d’abord ? Il avait un crayon derrière l’oreille ?!
– Rose, pourquoi tu t’énerves ? L’écrivain, c’est celui à qui tu as pris la pomme. Je sais pas pourquoi je pense qu’il est écrivain. Il a quelque chose d’un écrivain. »

Lisa, elle parlait de moi, tu te rends compte ? C’est bizarre quand deux personnes se captent en un seul regard. Je m’en suis pas rendu compte, mais insensiblement, en les écoutant, je m’étais approché. Quand Lilith a dit « Il a quelque chose d’un écrivain. », Rose a levé les yeux sur moi. Son visage est passé par toutes les couleurs, et puis elle s’est tournée à nouveau vers sa compagne.
« Eh ben il est là ton écrivain. Toi, tu fais ce que tu veux, mais moi je retourne à l’hôtel avec la pomme. Tu sais où c’est, préviens-moi quand tu seras redescendue sur Terre ! »
Elle a poussé un juron en allemand, elle a craché sur le sol, puis elle est partie dans une direction opposée à la mienne, pendant que Lilith se retournait.

C’était la deuxième fois que je voyais son visage. La première à travers la foule, la deuxième à travers l’écoulement de la fontaine. C’était elle, Lisa. C’était la fille.
Elle m’a regardé avec une intensité inhabituelle. Elle m’a bouffé des yeux, en fait. C’était irréel.
Elle s’est approchée de moi en attrapant quelque chose dans sa poche. Elle l’a glissé dans sa bouche et quelques secondes plus tard, elle m’embrassait. Sa salive avait un goût étrange, métallique, électrique.

Le reste est très flou. Je ne sais pas vraiment ce qu’il s’est passé de l’après-midi. Là, je t’écris depuis la fontaine, la même, où je viens de tremper mon visage. Je ne sais pas vraiment si j’ai rêvé tout ça. Il me reste juste des images et des sensations. Je crois que j’ai parlé longuement. De toi, de nous, du voyage et de ta lettre. Je vois encore la silhouette diaphane fondue dans la lumière spéculaire. Je vois les taches de rousseur qui dessinent des constellations. J’entends le chant de la sorcière, une comptine en allemand et en arabe. Je crois bien que j’ai fait l’amour, mais je n’en suis pas certain. J’ai perdu le fil du temps. Ou alors c’est le temps lui-même qui nous a oubliés. J’ai le souvenir sous mes doigts d’un drapé qui glisse au sol et de la douceur crayeuse d’une épaule nue. Je suis presque certain que l’on m’a peint des formules secrètes à même le corps.

Lisa, je ne sais pas ce qu’il vient de se passer. Je sais que je veux le vivre avec toi. Qu’on partage ça. Que tu sois la sorcière et que je sois le chaman. Que tu tisses le destin et que je chevauche les esprits.
Lisa, nous sommes là où les histoires naissent. On a glissé déjà dans le territoire des dragons. Les dieux anciens nous ont non seulement trouvé, mais invités. On va être comme une réponse contemporaine à leurs drames antiques. Lisa c’est fou. Mon esprit est en fusion, je veux te partager ce magma.

Et toi, ça s’est bien passé ta journée ?

Melville.

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