L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Melville à Lisa – première lettre

Juin
21

Lisa,

chaque fois que je t’écris, c’est comme si tu étais là, juste à côté de moi.

Enfin je crois.

C’est la première fois que je t’écris, non ? J’ai l’impression que c’est la première fois et en même temps j’ai le souvenir distinct de t’avoir déjà écrit. Est-ce que je l’aurais rêvé ?

C’est bientôt le grand départ. Le saut dans l’inconnu. Le premier pas vers l’aventure. Tu le vois Bilbo qui court à travers les collines ? On va aller rencontrer les dragons, Lisa. Juste là où ils sont, juste toi et moi.

Première étape : Istanbul. La ville aux mille noms, la ville de l’empereur de l’Est. La porte entre ici et là-bas. Je sais pas toi, mais moi j’y suis jamais allé. J’ai peur de ne pas aimer, parce que j’ai très envie d’aimer. Un peu comme quand on s’est rencontré pour la première fois, tu te souviens ?

Les deux mecs à l’avant du covoiturage parlent de la société, de la ville, des paysages urbains qui se ressemblent. J’arrive pas à savoir si ce qu’ils racontent est très intéressant ou très convenu. J’écoute d’une oreille distraite, je suis déjà un peu ailleurs. J’ai hâte à nos retrouvailles. À cette première étape avant même d’embarquer. À ce que nous vivons maintenant, quand tu es en train (en train !) de me lire. Peut-être que je suis juste en face de toi, à te lire également. Peut-être que je suis sorti pour te laisser tranquille. Je suis allé à la terrasse d’un bar pas loin pour m’émouvoir seul dans la foule de tes mots.

Je sais pas, Lisa. Je sais pas mais tout me va.

J’ai réussi à me constituer un sac pas trop lourd. Juste le nécessaire, juste un peu de superflu pour les besoins improbables. Je te raconterai, je te montrerai. Je pars en baroudeur : pull chaleureux, veste épaisse et imperméable, confortables chaussures de marche. On ne sait pas où on va, et au pire, je troquerai. L’important, le passionnant, le terrifiant, c’est que je pars avec toi, juste avec toi. Je sais déjà que je vais te taper sur le système, j’ignore juste quand. Je sais aussi que des fois, ce sera toi l’insupportable. On bifurquera, on se retrouvera. Je redoute mais j’ai confiance. Et puis j’ai hâte à nos retrouvailles. Ce sera spectaculaire, on illuminera les déserts, les cavernes et la lune même s’il le faut.

J’emporte aussi une nuée de carnets pour y griffonner nos errances, évidemment.

Lisa, je sais pas où tout ça va nous emmener après Istanbul. Quel bus on va attraper de justesse, sans avoir vraiment vérifié la destination. Quel guide va nous faire passer des frontières impalpables. Mais je sais une chose : ce voyage-là, je ne voudrais le faire avec personne d’autre que toi.

Où que tu sois, je t’embrasse. Et si tu es là encore plus.

Melville.

PS : Tu as pensé à prendre les billets ?

 

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