L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

L’ocre et les serments #15

Déc
09

Sur le chemin du retour, alors qu’ils contournent la mosquée bleue, Lisa souffle à Melville : 

« Alors amour, c’est quoi les chemins ? Par où on va au Japon ? 

– C’est pas encore parfaitement clair Lisa, j’ai pas toutes les étapes. Mais en revanche, j’ai les moyens de transport. 

– Dis toujours. 

– On a plusieurs choix. D’abord, d’abord il y a la mer. C’est toujours la mer qui vient en premier, non ? » Il a toujours le même sourire espiègle quand il plaisante.

– Oui Melville, c’est très drôle. Raconte-moi la mer. 

– Il y a un marin, quelque part dans le Bosphore, qui peut nous emmener au Japon en passant par les mers du Sud. C’est un peu un pirate, je crois. 

– Comment tu sais ça ? 

– Balkis a laissé un mot dans mon sac. Elle a indiqué le quai où on pourrait le trouver. Au fond, je crois qu’elle m’aimait bien la vieille reine. 

– Arrête de rêver. Salomon était mono, t’aurais eu aucune chance. 

– Peut-être, mais Salomon il est plus là. Enfin bref. Elle m’a laissé un mot au dos d’un plan. Voilà. Balkis avait un plan pour nous. 

– Et le deuxième choix ? 

– C’est un truc dont j’ai discuté avec Shirdi juste avant de te rejoindre, pendant le mariage. Tu sais qu’il est conteur et poète, l’imam ?

– Je crois que tu l’as mentionné à peu près cinquante mille fois, oui. 

– Eh bien il peut nous emmener dans une de ses histoires. On a qu’à se laisser happer, se laisser emporter par la narration, et il nous raconte le voyage jusqu’à l’arrivée au Japon. Je te cacherai pas que c’est une perspective qui m’excite pas mal. En plus il m’a dit qu’il relisait Rostand et Munchaüsen, avec un peu de chance… » Melville lève la tête vers la voûte céleste. 

– Euh… ok ! » Lisa sourit et passe la main dans les cheveux embataillés de son amoureux. « Et il y a une troisième option ?

– Lisa, il y a forcément une troisième option. Dans toutes les histoires, il doit y avoir trois voies. 

– C’est très péremptoire…

– … et très faux. Mais là oui, il y a trois options. 

– Je t’écoute. 

– Pas besoin. La troisième voie, c’est toi qui la connais. Je te laisse me la dire. 

– Tu triches ! 

– Bien sûr que je triche mon amour. »

L’ocre et les serments #14

Déc
05

Les deux âmes voyageuses marchent au hasard, se laissant le temps de se perdre encore une fois dans la capitale de l’Empire ottoman. Elles admirent l’architecture, les passants, les lumières. Et puis, subitement, au détour d’une ruelle, sur une minuscule place absolument déserte, Lisa et Melville tombent nez à nez avec un immense cyprès. 

« Le cyprès, c’est le symbole de l’immortalité.

– c’est complètement con comme symbole. Même les cyprès ça meurt. 

– Oui. Tu veux m’épouser ici ? 

– Oui. »

Dans la nuit, loin des passants, du bruit et des lumières, un arbre pluricentenaire est le seul témoin de la cérémonie que s’inventent les amants. 

L’ocre et les serments #13

Déc
01

Lisa est assise en train de regarder Rose danser quand Melville la rejoint. Il a émergé de la foule comme un fauve de la jungle. Il a une étincelle dans le regard. Une étincelle douce, mais qui brûlait peut-être si on la touchait. 

« Alors, pas trop déçu que ton prince ait trouvé une autre étrangère pour régner avec lui sur les fantômes ? 

– Alors, pas trop déçue que ta sorcière ait trouvé une autre peau pour lui servir de parchemin ?

– Touché. » 

Melville sourit. Lisa fait un peu la gueule. 

« Tu sais, leurs légendes, c’est pas vraiment nos histoires Lisa. Nous on était de passage par là, et puis Marivaux s’en est mêlé. 

– Marivaux, c’est comme ça que tu l’appelles la grand-mère maintenant ? 

– Mais non Lisa, mais c’est comme au théâtre, tu sais…

– Je sais Melville. Excuse-moi. Je te fais payer ma blessure d’orgueil alors que tu n’y es pour rien. C’est con. »

Le voyageur s’assoit à côté de son amante. 

« Lisa. Lisa Lisa. Tu sais quoi, ça fait un peu trop longtemps, je crois, qu’on ne s’est pas retrouvé en tête à tête, toi et moi. Je crois que ça me manque. Ca te manque, toi ? 

– Oui Melville, ça me manque, juste nous deux, loin des êtres mythologiques. »

La colline est maintenant totalement envahie de stambouliotes surexcités alors que les douze coups de minuit commencent à sonner. Dans la foule, personne ne remarque Lisa et Melville qui s’éclipsent sous la lune. 

L’ocre et les serments #12

Nov
27

La copine jalouse, l’amie un peu gauche. Je ne sers à rien, dans les romans mes lignes sont brèves, dans les films mes répliques sont courtes. Je suis souvent coupée au montage. Je ne suis pas menaçante. Je ne suis pas gentille pour autant. Je suis insignifiante. 

Les mariés sont arrivés à l’heure. J’ai cru mourir de les attendre, j’ai cru mourir de les voir arriver. À la fin des vœux, Lilith, splendide dans son habit de cérémonie, m’a serrée très fort contre son cœur. Débarquée la rose dans la jungle flamboyante au parfum d’ylang-ylang. 

« – Rose ! Tu es ma-gni-fique ! Je te rappelle qu’il est interdit d’être plus belle que la mariée le jour de son mariage…

– N’importe quoi. C’est toi qui es magnifique. Et tu as déjà entamé le champagne, à ce que je vois…

– Roh la la Roooooose ! T’es tellement rabat-joie ! » 

Elle éclate de rire. Elle rit de son rire terrible, et je meurs, et je renais. Elle lève les mains au ciel pour invoquer l’obscur, et elle est l’obscur. Elle est l’obscur. Sale et sublime. Les percussions de ses pieds nus contre le bois de la piste de danse, le cliquetis des bracelets autour de ses chevilles.

L’histoire dira que j’ai failli tout gâcher. Il n’y a rien de plus faux. Je suis l’ordre, et sans moi il n’y a pas de désordre. Je suis la morale, et sans moi il n’y a pas de mensonge. Je suis le revers de la médaille, le prix à payer. Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser, cette chanson, c’est trop ma chanson !

L’ocre et les serments #11

Nov
23

Lilith porte une robe toute simple, presque une tunique, de dentelle blanche. Comme le veut la tradition des mariages de sorcières, elle ne porte rien dessous. Sur ses jambes et ses aisselles nues, les poils roux attrapent la lumière de la fin du jour. Elle arbore sa crinière fièrement, comme une armure d’Amazone. 

Ménélik porte lui aussi une tunique blanche, cette fois en lin. Comme le veut la tradition Falasha, il porte un collier en argent serti de grosses perles rouges. Il a découvert son visage et ses mains, d’ordinaire toujours dissimulées sous une masse de tissus informes. Sa peau d’ébène a des reflets bleus, comme la nuit se reflète parfois sur les lacs sombres.

Shirdi Al-Hassan s’est levé tôt, comme souvent, comme toujours. Le voyage de l’oracle et du marin commence ce soir, alors il doit finir le conte. Il a déjà raconté cette histoire, et d’autres avant lui, et d’autres après lui. De sa plume, il trace les dernières lignes, et de la pointe de son pinceau, il diffuse l’aquarelle sur la dernière planche. 

Melville a remballé ses affaires dans son petit sac à dos. Lisa pareil. 

Les quatre amants se sont donné rendez-vous au crépuscule, juste avant la cinquième nuit. Ces derniers jours, ils ont lu, dansé, ri, chanté, fait l’amour. Comme une respiration, avant le grand plongeon. Dans les rues d’Istanbul se prépare le passage à la nouvelle année. L’ambiance est festive, surtout qu’il se murmure partout que ce soir se tiendra le mariage du Prince et de la Sorcière. Personne ne sait vraiment de qui il s’agit, mais un Prince et une Sorcière, ça fait toujours jaser.

La nuit tombe sur la colline où vit l’imam qui les a accueillis. Il les embrasse, un par un, comme s’ils étaient ses fils, ou ses frères, puis il prend la parole :

« Nous sommes réunis ce soir pour unir, presque sans témoin, dans la lumière du couchant, et juste avant la nouvelle année, Lilith et Ménélik. Ces deux-là s’aiment, nous n’en doutons pas, et dans quelques heures ils le diront au monde. Mais avant le monde, la terre. »

Il se baisse, et touche le sol argileux. Un peu par mimétisme, et puis parce qu’elle trouve ça beau, Lisa s’accroupit, et ferme les yeux. Sous ses doigts, la terre est sèche, c’est presque du sable. Melville regarde à ses pieds la voyageuse. Elle est mignonne quand elle joue la mystique.

Le regard de Lilith est plongé dans celui de Ménélik, à moins que ce ne soit l’inverse.

« Ménélik, je fais ici le serment de ne jamais faire de serment. Je t’aimerai par surprise, toujours, comme on découvre le soleil à la fenêtre de sa chambre. Je t’aimerai par hasard, comme s’il existait, comme si j’y croyais. Je t’aimerai comme si j’avais le choix, et comme si je pouvais ne pas t’aimer. Je t’aimerai, et j’aimerai d’autres que toi.

– Lilith, je fais ici la promesse de ne jamais faire de promesse. Je t’aimerai temps que mes tripes. »

Ils se taisent. Lisa pleure, et elle essuie ses larmes, et elle étale de la terre sur ses joues. Des larmes diluées dans l’ocre rouge, aquarelle. Oracle.

L’ocre et les serments #10

Nov
19

Le navire ne paye pas de mine, mais un expert ne s’y tromperait pas. Une coque solide qui en a vu d’autres, des voiles bien entretenues, un pont délavé par le sel. C’est un bateau qui ira loin. 

À l’intérieur, il y a une cabine, une cuisine et un dortoir collectifs. Du simple, du fiable. En fait, c’est presque étonnant que personne ne l’ait remarqué avant. Comme s’il attendait son capitaine. Comme si les marins d’eau douce qui passent leurs vacances en Turquie ne pouvaient pas le voir. 

Il sent le bois du pont qui craque doucement sous ses pieds. Il sent le clapotis des vagues, et l’air du large qui déjà appelle. Ici, juste ici, il est chez lui. 

Le marin se tourne vers la vieille dame qui le regarde depuis le pont. 

« Ça me va. Bon, je vous cacherai pas que je le trouve un peu cher, parce que quand même, il y a des travaux. La quille a un grincement que j’aime pas trop, et puis les bouts sont à changer. Mais si vous me faites un petit rabais, je vous le prends. »

Elle lui fait un rabais. Bien entendu qu’elle lui fait un rabais. On lui fait toujours un rabais. 

Déjà, il parle à son vaisseau comme à une meilleure amie, ou à une amante. 

« Alors, tu crois qu’on va vivre des aventures ensemble, toi et moi ? Je t’emmène dans les mers du Sud voir les pirates, ou plus au nord à la poursuite des aurores boréales ? Oui, je sais. C’est toi qui m’emmènes. Moi je suis juste un passager. C’est toi qui portes tout. En attendant, tu sais quoi ? Je crois que je vais te refaire une beauté. Après tout, mes passagers ne sont pas encore là. »

Alors qu’il s’éloigne sur le quai à la recherche d’une boutique d’accastillage, une vaguelette un peu plus haute que les autres vient lécher le flan du bateau, juste assez haut pour faire briller la plaque de laiton sur laquelle est inscrit son nom : « La Reine de Saba ». 

L’ocre et les serments #9

Nov
15

Rose a fouillé Istanbul de fond en comble pour retrouver les quatre étrangers. Elle a interrogé tous les passants, tous les marchands, tous les mendiants. Mais personne n’a rien vu, ou alors tout le monde a préféré se taire. Balkis, elle, semblait rester sereine. « Mon travail est fait, mon heure est venue. Je peux me retirer maintenant. » 

Rose n’a pas compris. Que la reine de Saba se retire juste avant le mariage. Juste avant la nouvelle aube. Ça n’avait aucun sens. Mais elle n’a rien dit, par respect ou par crainte. 

Balkis s’en est allé. Cela fait bientôt cinq jours. Les préparatifs du mariage ont commencé, paraît-il. Pourtant, Rose n’a pas vu de costume ou de robe. Aucun invité ne s’est présenté à elle. Aucun parent non plus. Quand elle interroge le personnel de l’hôtel, on lui confirme que tout est en ordre, mais elle n’a pas le droit d’en savoir plus. 

Tout ce que Rose sait désormais, c’est que les mariés ne sont pas là. Ils ont disparu avec « les putains de touristes », comme elle dit. « Quelque chose ne va pas. Quelque chose ne se passe pas comme prévu, je le sais. » Elle rumine seule, le soir, à la terrasse du café, en espérant que des silhouettes familières vont apparaître au bout de la rue. 

Et la cinquième nuit, c’est ce qu’il advient. 

L’ocre et les serments #8

Nov
11

LE CHŒUR
Elles ont couru à travers la ville, rousse terre, brune feu.
Elles ont couru à travers la ville, et derrière elles leurs amoureux
Le bateau les attendait sur le fleuve, à son bord il n’y avait
Qu’un capitaine aux cheveux sombres, et au regard acier
Les amants prennent toujours le large, quelle que soit la légende
Les voilà enfin réunis, prince, poète et compagnie
Quelle sera l’issue, mariera-t-on enfin
Le Prince de Minuit
et la Sorcière du Matin 

LISA : Alors c’est toi la sorcière dont m’a tant parlé Melville ?

LILITH : Melville ? Oh, c’est donc ton nom, l’écrivain. J’imagine que c’est moi, oui. 

LISA : Je m’appelle Lisa.

LILITH : Je sais qui tu es. 

LISA : M… Melville t’a parlé de moi ?

LILITH : Il n’a pas eu besoin. (à Melville) Déshabille-toi. (il s’exécute).

Les doigts de la sorcière tracent sur le corps de l’écrivain des lignes, toujours les mêmes, qui partent de son ventre vers son cou, passent sous son aisselle droite, puis autour de son bras. 

LILITH : Tu te souviens, l’écrivain ? 

MELVILLE : J’ai de notre rencontre des souvenirs brumeux, Lilith. 

LILITH : Ces lignes… tu ne te souviens pas. (elle rit, démente) Il ne s’en souvient pas !

LISA : Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer ce qui se passe ? 

LILITH : Il n’a pas eu besoin de me parler de toi parce que tu es là. (elle dessine du bout des doigts, puis du bout des lèvres sur le corps frissonnant de l’écrivain) Tu es là, Lisa. Viens. (elle lui prend la main) Touche.

Tandis que Lilith déshabille Lisa, Ménélik s’assoit dans un fauteuil, non loin du lit. Il attrape dans sa besace un livre, qu’il ouvre sur ses genoux. Quand il conte, sa voix évoque le grondement du vieux bois sous le vent.

MENELIK
Aussi se lève en secret à présent ; l’exaltée, la nuit vient
Emplie d’étoiles et bien peu soucieuse de nous,
Brille l’étonnante là-bas, l’étrangère parmi les hommes,
Par-dessus l’arête des monts passant triste et splendide

L’ocre et les serments #7

Nov
07

Lisa fait la gueule. Elle déteste qu’on lui donne des ordres. Quand à la perspective de rencontrer la sorcière rousse… elle ne sait pas trop ce qu’elle ressent. C’est à la fois trop tôt, et trop tard. Je serai invitée au mariage de la sorcière rousse et de mon écrivain… attends Lisa, depuis quand tu crois à ces conneries ? 

« Moi, j’y crois pas, mais quand tout le monde autour de toi croit n’importe quoi…

– Amour, tu parles toute seule. »

Melville tient dans sa main la main de son amoureuse. Il sent son cœur battre tout contre le sien. Elle est stressée. Normal. Lui, il est déjà ailleurs : les itinéraires pour le Japon se dessinent dans sa tête. C’est sa façon de réagir aux déconvenues, aux sorties de route : il compose des sentiers alternatifs entre ses synapses, il construit, brique par brique, des vaisseaux pour des voyages imaginaires. Et en même temps il est là, main dans la main, avec Lisa la poète torturée. Et en même temps il est curieux de la fin de l’histoire de la pomme sacrée, de la Reine de Saba, du prince-mendiant et de la sorcière rousse.

Le hall de l’hôtel est bondé, mais Lisa repère immédiatement les deux protagonistes. Ménélik lui fait un grand signe, apparemment très heureux de la voir, et il se lève même pour la prendre dans ses bras. Lilith est plus sobre, saluant Melville d’un hochement de tête. Les mouvements de la sorcière sont lents et maîtrisés, ceux du prince sont souples et légers comme une danse. 

Les yeux clairs de la sorcière dévisagent Lisa. 

Les yeux sombres du prince dévisagent Melville.

Rose de son côté, scrute les alentours. Soudain à son oreille rétentit une voix d’un autre siècle.

« Madame, au nom des Dieux, fuyons ! »

Derrière elle se tient la nourrice de toutes les nourrices, la mère de toutes les mères, la sorcière de toutes les sorcières. Nous sommes le monde et, en même temps, nous ne sommes rien. Rose avale sa salive devant l’imposante créature, et puis elle répond, d’une voix étranglée. « Hélas, daignez-vous m’entendre, Madame, à mes conseils daignez enfin vous rendre ». 

Elles se regardent. 

Balkis sait que Rose est en colère. Elle sait aussi qu’elle ne fera rien. Les jeunes sorcières ne savent pas utiliser l’obscur intelligemment. Elle apprendra. Ou elle n’apprendra pas. Peu importe. Pendant que la rose montrait ses épines à des étrangers, la vieille dame réunissait les amants séparés. 

« Pourquoi les as-tu ramenés ici ? 

– Je. J’ai pensé que.

– Tu as pensé quoi ?

– J’ai pensé que.

– Tu penses mal. Tu penses trop. Pourquoi les as-tu ramenés ?

– Je suis désolée.

– Je n’ai pas de temps pour tes excuses. Regarde. »

Rose tourne la tête. Les quatre amants ont disparu. 

L’ocre et les serments #6

Nov
03

Lisa et Melville sont surexcités. Si la pomme est vraiment sacrée, c’est que Balkis est vraiment la reine de Saba. Et alors, Ménélik est bien le descendant de Salomon, et Lilith est bien sa promise. 

« Tu sais Lisa, moi je ne faisais que raconter des histoires, hein. Mettre un peu de mythologie dans nos pas de touristes.

– Melville, je sais. Mais tu devrais savoir maintenant que les histoires qu’on raconte finissent par devenir vraies. 

– Arrête tes conneries Lisa. C’est un truc qu’on dit aux gamins, ça.

– Ah oui, et comment tu expliques ce qui nous arrive, là ? 

– VOS GUEULES ! »

Les amants se sont tus. Devant eux, Rose vient d’exploser. On ne croirait pas qu’un si petit bout de femme peut avoir dans le larynx les trompettes de Jéricho. Les vitrines du café ne sont pas brisées, mais c’est tout comme. 

Quand elle reprend la parole, c’est un filet d’hydrogène liquide qui s’échappe de sa bouche. 

« Maintenant, on va arrêter les conneries. Vous allez me suivre tous les deux et on va mettre la main sur les futurs mariés. Je veux vous voir tous les quatre dans la même pièce pour tirer ça au clair. Et si une vieille tire les ficelles, je veux la voir aussi. On est tous à Istanbul pour une raison, et j’ai bien l’intention de savoir laquelle pas plus tard qu’aujourd’hui. »

À peine finie sa phrase, elle se dresse. Melville et Lisa suivent le mouvement sans broncher. L’évidence a traversé leurs regards : à cette rose-là, il ne vaut mieux pas se frotter. 

Ils traversent à nouveau la médina, puis la ville. Au pas de course ou presque. La petite femme n’a pas l’air du coin, mais elle semble connaître les ruelles comme le dos de sa main. 

Passant la maison de Shirdi Al-Hassan, Melville distingue l’imam en train d’écrire en compagnie de son chat persan, mais sans avoir le temps de le saluer. Quelques quartiers plus loin, les trois étrangers sont aux portes de l’hôtel à nouveau.