L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Solstice à Paris #9

Juil
19

Quand le train repart, Lisa a l’air mystérieux de celle qui sait quelque chose, mais ne le dira pas. Contrairement à son habitude, elle ne profite pas du premier interstice venu pour glisser ses secrets à l’oreille de Melville.
Lui voit bien qu’elle dissimule. Au début ça l’agace un peu. Et puis, rapidement, il se plonge dans un carnet qu’il emplit de notes illisibles.

« Tu fais quoi ? » Lisa est contre lui, à lire par-dessus son épaule. Enfin pas vraiment à lire. L’écriture de Melville est saccadée, déformée, tellement qu’on dirait qu’il dessine des vagues sur la page. Pour un œil non exercé, il est rigoureusement impossible de comprendre ce qu’il vient de noter. Et Melville lui-même se plaint parfois de ne pas arriver à se relire. Mais là, on dirait que ça va.

« Je prépare le guide d’Istanbul. On peut décemment pas voyager dans une ville comme ça sans guide, et puisque ni toi ni moi n’en avons pris, je me suis dit que j’allais l’écrire. Je pourrais te faire visiter cette ville que je ne connais pas, et tu pourras annoter mon guide en précisant à quel point il est peu fiable. Tiens d’ailleurs je me rends compte que j’ai oublié d’indiquer les dates des grandes célébrations, comme le mariage du petit-fils de la reine de Saba. »

Lisa regarde Melville d’un air faussement sévère. « Mais tu racontes n’importe quoi ! »

Oui Lisa, bien sûr qu’il raconte n’importe quoi Melville. A-t-il jamais raconté autre chose ? Mais c’est quand il raconte n’importe quoi qu’il se révèle, qu’il s’envole. Et pour voyager là où vous allez, il faudra bien un peu de ça.

« On va où après Istanbul ? » Melville n’a pas répondu à la question de la jeune femme. Mais il attend désormais fermement une réponse.
« Tu veux dire une fois qu’on sera marié ? »

Ça y est, elles jouent toutes les deux à celle qui ne répondra pas. Elles commencent à danser. Un pas en avant, une roulade en arrière, quelques entrechats, deux claquements de doigts et on recommence. Petit à petit, le silence se fait dans le wagon. Les autres passagers observent les amants comme on assisterait à une pièce de théâtre. Quand enfin Lisa embrasse Melville à pleine bouche, on pourrait même entendre des applaudissements. Ces deux-là mettent en scène leurs moindres clignements de paupière, ces deux-là jouent la comédie sans planches, sur une scène qui file droit vers Constantinople.

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