L'art de se perdre

Fragments d'un voyage amoureux

Solstice à Paris #3

Juin
27

Melville observe Lisa parler anglais.

Toujours, ses consonnes tombent comme des pierres dans le miel de ses voyelles. Sa langue caresse ses dents, elle ouvre la bouche pour rien, ses yeux s’écarquillent ceux d’un personnage de cartoon. Elle touche sa nuque, ses cuisses, ses hanches… elle se touche tout le temps. Melville observe Lisa, et il s’imagine la prendre, lui debout, elle à genoux sur la banquette.

Elles ont inventé un jeu, une sorte de cluedo géant dont les protagonistes sont les passagers du train.


Quand c’est Lisa qui choisit le coupable, c’est toujours une histoire très simple. Souvent des histoires d’amour qui tournent mal. Les relations entre les passagers sont fouillées, comme si elle les connaissait personnellement. Lisa est tendre et cruelle. C’est sa façon d’aimer l’humanité.

Quand c’est Melville qui choisit le coupable, l’histoire est réglée comme du papier à musique. Tout ce qui a eu lieu ne pouvait mener qu’à cet acte ignoble. Si le suspect a pris son café à 10 h pile, c’était pour une raison, précise. Ce garçon, qui ne croit ni au destin, ni au hasard, crée des fictions cathédrales de déterminisme.

Elles jouent. Elles ne ressentent pas la fatigue. Plus rien n’a d’importance. Elles créent, et le monde disparaît. Il n’existe plus qu’un fil, tendu, entre deux galaxies qui se foncent droit dessus.

Il n’y a pas de douche dans le train. Dans trois heures, elles font une escale de quatorze heures à Budapest. Lisa a insisté pour réserver un hôtel avec une baignoire. Et un vrai lit.

En attendant, Melville prend soin de la figue. Il lui a offert une barre vitaminée, est allé lui chercher plusieurs verres d’eau. Elle a fini par s’assoupir sur son épaule. Lisa les regarde, attendrie. Il a ce truc, avec les vieux et les enfants, cet air de gendre idéal, sensible et doux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *